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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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Voyage sublime

Je l’ai vu, je vous assure, je l’ai vu. Il a fait l’Espagne en deux jours, le Maroc en trois. Il avait fait les pays de l’Est en cinq jours et le Benelux en deux et demi à cause des géants de Gand. Surnaturels, disait-il !

Son petit bout de femme prépare les sandwichs et surveille sa manœuvre quand il fait marche arrière. Le petit vieux n’hésite pas à remonter son jogging comme s’il tirait sur des collants. Souvent, il regarde ses pieds pour forcer l’œil de l’observateur sur les toutes dernières tennis dorées.

Ce soir là, routine, il s’arrête sur la place du village, demande où passer la nuit et se fait préciser la qualité des commodités de l’aire de stationnement. Sur sa carte "spéciale Camping-cariste", sa petite femme ne cesse de repérer les communes qui offrent ces services.

Eau, électricité, vide ordure, lieu d’aisance où vider les eaux usées, les eaux noires, autant de petites contraintes indispensables tout au long de ses voyages en Challenger.

Ah ! Il en est fier de son Eden 612 ! Et il s’y croit, au paradis !


Mais, ce soir là, le paradis présente une ombre. Certes, l’aire qui les accueille sent le tilleul, cette odeur de miel qui envoûte et suscite les respirations profondes qui enivrent, mais toute tentative de déployer la parabole est vaine, ce qui va priver le retraité de son "Qui veut gagner des millions". Le signal ne passe pas et les commentaires de son épouse non plus.

"Oh ! Pour une fois ! Tu ne vas pas gagner et puis voilà ! On peut bien se passer de télé un soir ! Allons faire une petite promenade dans les vieilles ruelles !"

Ils échangent très vite des mots que la décence de permet pas de citer, et face à cette frustration majeure le petit vieux décide le baisser rituel des stores de nuit. Les occultants, comme il précise !


Quand il va près de la baie latérale, en s’agenouillant sur la banquette de la dinette, il assiste à une scène étrange, surréaliste. Il se frotte les yeux et oublie tout, même l’odeur des tilleuls. Il ne bronche pas aux effluves de soupe à l’oignon que prépare sa femme. Il découvre un monde très attirant. Trois arbres sont plantés là autour d’un socle de statue dont la dalle supérieure se soulève parfois pour répandre une petite musique captivante, douce comme la note cristalline des crapauds dans le soir. Les trois arbres se transforment en femmes au buste dénudé là où se dresseraient des branches. Il est médusé et pas un muscle ne bouge. Nulle parole ne sort des trois bouches figées dans une sorte d’esquisse de sourire heureux. Les grands yeux sans regard restent immobiles comme les yeux du bouda vu à la télé, mais les six bras se meuvent lentement en gestes répétitifs comme des bras de figurine mécanique. Leurs longs cheveux ondulent sur les dos invisibles et nulle d’entre elles ne paraît s’intéresser à l’autre.

Ca bouge et pourtant rien ne bouge. Le temps est suspendu ! C’est aussi ce que remarque sa femme qui laisse brûler les oignons. "Soit il est dans l’extase mystique, soit il a un arrêt vasculaire cérébral", pensa-t-elle en ouvrant la penderie pour prendre un torchon propre. Elle s’approche de son homme, hésitante, mais la main droite, immobile jusqu'ici, lui fait signe de reculer comme la palme d’un canard qui pousse dans l’eau pour se dégager. Il continue à explorer l’étrangeté de ce qu’il voit, après ce « laisse tomber » irrémédiable adressé à son épouse. Il remarque, sur la dalle refermée du socle un miroir ovale dans lequel se reflète un sein. Chose étrange ! "Je ne suis pas une femme !" se dit-il sans plus de réflexion. Le ruban rouge admirablement noué autour du miroir le fait osciller entre l’ornement d’une pierre tombale et le nœud soigneusement déposé d’un magnifique présent.



Le présent, justement "ça me questionne !" commence-t-il à méditer. "Le présent c’est aussi la mort du temps !" se souvient-il avoir annoncé à ses élèves de philo quand il était imprégné d’Heidegger. "Mais le temps est peut-être féminin ! Ou, la femme serait le temps ! Pour qu’un sein se reflète dans le monde des images !" Autant de questions qui n’appellent aucune réponse et passent inutilement dans son esprit fasciné. Il fait cette découverte que les pierres ont la souplesse de se transformer en briques et de s’assembler seules en mur dont la hauteur atteint le ciel, mais un ciel bas qui aurait disparu. Devant l’horizon, quelques colonnes reliées par des arcades semblent soutenues par des aubépines grimpantes et leurs ombres régulières paraissent prévenir leur base de tout glissement sur le sol sablonneux. L’ensemble étaye un ciel éteint, gris et sans lumière. Dans les espaces rectilignes et régulièrement quadrillés par les ombres droites, un petit homme marche inlassablement ne sachant ni d’où il vient ni où il va et paraissant chercher en vain la position de la source de lumière dont témoignent les ombres. Il fait l’automate, là, comme un temps mort qui ne cesse d’être temps, mais un temps qui ne se décline plus.

Derrière le mur apparaît un reste de charpente, hors du temps aussi, comme s’il se formait un toit parfaitement vain au dessus de l’ombre des femmes dessinée sur le mur. Sans chevelure, cette forme a l’aspect d’un homme. "L’ombre des femmes serait l’homme ! Mais il n’y a pas de lumière et les ombres ont leur vie propre, sans adhérence, elles glissent et ne dépendent d’aucun feu."


Il se roule dans ces pensées en prenant doucement conscience que les ombres lui ressemblent. Mais il n’en saisit pas la mesure. Il n’en voit pas, d’ailleurs, des mesures. Il ne voit qu’une perspective qui n’attend rien du temps, un mur auto-construit qui s’allonge jusqu’aux arcades où marche impassiblement un homme jouet. "Et ces pierres souples ! Reprend-t-il. Elles sont adroites à se mettre en ordre, alors qu’elle semblaient libres sur le sol, libres de danser avec leur ombre ! Elles respectent l’ordre sans autre perspective que de faire bien ! De faire un mur ! Un mur ordonné ! Comme le mur de la honte ! Ordonné par la peur de l’autre !"

Il revient sur la poitrine des jeunes femmes. "Et ces seins, promesses de rien du tout, dans un chant mélodieux qui ne cessent de tourner hors du temps, sans mesure, mais dans l’ordre ! Elles sont belles, taillées dans la pierre pour obscurcir le désir autour de ce caveau, ou cadeau, où s’accroche l’image de la vie !" Toutes ces questions passent et filent inutilement tant les réponses se mêlent à l’absence.

Vacuité !

 

Il ferme les yeux et contemple la scène fascinante où la droite est murée, avenir immuable, rouler en Camping-car sans excitation. Il contemple la scène où l’horizon est barré, méticuleusement quadrillé comme les mots croisés quotidiennement découverts, vestige d’un passé qui s’actualise sans cesse dans les ruines de sa propre histoire où s’évapore la mémoire. La fac, les cours, la philo ! Il voit le ciel qui n’est pas tombé, mais qui n’est plus vraiment un ciel, comme lui-même, ancien prof accroché au clou de quelque limbe monotone.

 

"Mais c’est moi ! découvre-t-il tout à coup, c’est mon être qui m’apparaît ainsi, sans passé, oublié, sans avenir, coincé, sans mémoire, peut importe, sans plus, sans moins !" … "Sans rien ! Un être qui ne sait pas qu’il a envie d’autre chose que des automatismes."


Il médite encore quand son genou manifeste quelque fatigue. S’apercevant qu’il est toujours à genoux sur la banquette, il recule, se redresse dans l’espace réduit de cette cellule roulante et oublie qu’il n’est pas seul. Un petit cri le surprend. Il ouvre alors les yeux et découvre le visage de sa petite femme, interdite, interloquée, tétanisée, coincée dans le penderie qu’elle venait d’ouvrir et dans laquelle il l’avait poussée. "Une penderie ! Une penderie ! Elle porte bien son nom !" pense-t-il en mesurant l’inconsistance de son être, la futilité de tout ce qu’il est, l’inutilité de tout ce qu’il pense et a pensé, avant cette maladresse.

 

Sa confusion est alors manifeste. Il s’excuse le plus sincèrement du monde, prend son épouse dans les bras et la réconforte du mieux qu’il peut. Ils s’asseyent côte à côte, serrés sur la banquette inconfortable et laide. Ils trouvent l’espace bien étroit et se demandent comment on peut vivre dans un réduit pareil.



"C’est une prison ! dit-il à son épouse, ce n’est pas digne de nous. Comment ai-je pu t’imposer un tel enfer pour passer les dernières années dont nous pourrions profiter de mille manières ? Nous allons modifier ça ! Tu seras ma reine et je serai ton roi. Toute notre vie deviendra bientôt fantaisie, joie et tristesse, peurs et délices, risques et quiétude. Nous ne gagnerons plus des millions mais nous seront entourés du parfum des tilleuls qui fera le soleil de nos poésies."



Quand il pense enfin à baisser les occultants, il regarde vers la baie mais ne peut retrouver ce qui l’avait fasciné. Et tous les deux se mettent à rire en regardant deux gamins détaler avec une grande banderole blanche qu’ils roulent en courant.

"Ils sont loin d’imaginer les effets de leur petite farce !" glisse-t-il dans l’oreille de sa reine, puis il l’embrasse tendrement avant de tirer les rideaux de la nuit.


Le parfum des tilleuls est sublime.

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