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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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Monologue sur scène

Je ne vous parle pas !

Je parle !

Je parle pour m’occuper, mais aussi pour vous occuper !

Entre la maison et ce mur, quelques mètres de terrasse ensoleillée où je me trouve, assis sur une vieille chaise pliante que mon père a usée dans ses vieux jours, je suis occupé à parler justement pour ne pas oublier que nous vivons depuis plus de soixante dix ans sous occupation.

 

Le mur est là, haut de plus de quatre mètres ! Certains le nomment « le mur de la honte ». Ce qui est honteux, c’est de passer son temps à observer, espionner, suspecter de la malveillance qui ne pourrait se produire que d’un seul côté, de mon côté ! Aussi n’aurai-je d’autre objectif que de montrer combien, donnée au pauvre soldat, cette tâche fastidieuse l’occupe inéluctablement durant ces nombreuses heures dont il pourrait profiter pour jouir de sa jeunesse. Il m’écoute et nul besoin pour moi de regarder en haut, sachant que le projecteur éclaire mon petit espace sous son regard assidu. J’aimerais faire sa connaissance car il est comme moi victime de la situation, occupé à surveiller afin de pouvoir rédiger son rapport quotidien qui s’accumulera dans les dossiers des services secrets.

 

Je sais qu’il préfère que je parle pour que le temps lui paraisse moins long. Finalement, je ne m’adresse pas à vous, lecteurs, (spectateurs) mais plutôt à ceux qui sont là-haut, dans la lourde mission de l’occupant qui doit s’occuper à la surveillance de l’occupé.

 

Quand je suis né, le soleil participait à la joie de mes parents et de ma sœur aînée. On me l’a raconté. Le mur n’existait pas, et mon père avait couru depuis les oliviers jusqu’à la chambre pour pleurer son bonheur. Il s’en fût puiser de l’eau dans le puits pour donner à boire à ma mère qui avait très soif. Dans notre culture, l’hospitalité est importante et bien des voisins se rendaient à la maison pour fêter l’évènement, sans qu’il soit fait aucune différence selon les origines de chacun.

Mon grand-père avait creusé le puits sans lequel les oliviers n’auraient jamais produit. Maintenant, ce puits est de l’autre côté et peut-être même détruit !

 

Bientôt, après avoir grandi, je gambadais avec les camarades jusqu’au four du boulanger, en bas de la pente, et j’ai encore le goût de ce pain qu’on tartinait avec la bonne pâte de dattes que préparait ma grand-mère. Parfois, nous avions la purée d’olives, longtemps réduites à feu doux avec tomates et basilic, ou coriandre, ce que je préférais.

Tout en dégustant les tartines, nous dévalions la pente pour rejoindre les adultes qui travaillaient dans les oliviers, oncles, cousins, cousines et maris respectifs.

 

Un jour, il y eut des coups de feu !

Ils n’ont pas le même sens de l’hospitalité et nous leur avions peut-être fait peur. Les nouveaux craignaient que nous n’approchions trop de chez eux alors que nous, nous n’avions pas peur, et même, nous aurions voulu faire leur connaissance.

 

Depuis, on fait le pain chez nous, avec les voisins, ceux qui savent dépanner les mobylettes. Leur grand fils, maintenant de mon âge, travaille dans les serres chez les nouveaux arrivants, et je vais bientôt l’accompagner pour la récolte des tomates. Avant, nous descendions ensemble jusqu’au moulin à huile avec le chargement d’olives que l’ânesse tirait vaillamment. Parfois, nous chargions un peu trop et la pente nous obligeait à serrer les freins tant bien que mal pour la soulager.

 

Après deux années dans les serres, je suis tombé malade. Je n’en pouvais plus. Chaleur, humidité, pesticides, et surtout humiliations ont eu raison de moi. Depuis je reste ici et je parle, pour passer le temps, pour l’aider aussi à passer le temps, lui, là-haut, je raconte l’histoire pour que le mur sache, pour que le mur, même quand il sera détruit, raconte l’histoire, témoigne de l’occupation, puisse dire la vie des occupants et des occupés, et aussi celle des occupants occupés à surveiller. Quelqu’un entendra la pierre, ou plutôt le béton ! Quelqu’un aura le souvenir de la petite porte en fer qui n’a pas de serrure et ne se manœuvre que d’un côté. Quelqu’un dira que le mal fait à l’autre est un mal fait à l’humanité toute entière.

 

Je parle pour occuper le petit espace qui m’est resté, pour passer le temps qu’il me reste à faire revivre mes aïeux que la situation à détruits lentement, eux dont la seule occupation était de chercher une once d’espoir qu’ils savaient définitivement absente. Je parle pour ce pauvre soldat, là-haut, jeune et innocent qui n’a même pas conscience d’occuper et d’être comme moi privé de pouvoir penser à un avenir différent dans lequel il pourrait s’épanouir à changer d’occupation. Je sais qu’il me surveille. Il me surveille jour et nuit et je crois bien que mon sommeil lui paraît aussi suspect. Peut-être ne suis-je pour lui qu’un encombrant :

 

Je suis là sur ma chaise à parler sans arrêt. Ce n’est pas rien de dire des choses que l’espace doit savoir, que le petit espace occupé doit entendre. Et lui, là-haut, il entend, il écoute parce qu’il a peur. Il est envahi par la peur, par toute sorte de peur. Il est encore plus préoccupé que moi et sa plus grande peur, c’est la peur de ses dettes. Il sait qu’un jour il faudra payer pour tout le mal qui est fait. Partout dans le monde, celui qui s’est emparé des biens de l’autre doit un jour répondre des actes.

 

L’Europe toute entière a cru bon de se débarrasser de ceux qui gênaient. Les Anglais disaient : « là-bas, il n’y a personne ! » La légende de la terre promise venait à point pour trouver une solution pourtous ces gens encombrants. C’est du moins ce qu’on m’a dit.

Pourtant, je suis là, et je ne serais « personne » ! Je ne serais pas un « problème » ! N’aurais-je pas de terre, n’aurais-je pas d’ancêtres qui ont travaillé cette terre ! Il ne m’en reste pas beaucoup, certes, mais je la revendique. C’est vrai qu’on m’a pris les oliviers. Et même on les a détruits pour dresser ce mur ! Je me souviens d’un gradé qui est venu me dire qu’on serait plus en sécurité chacun de son côté. A sa décharge, Il ne se rendait pas compte qu’il s’enfermait dans ce que les occidentaux avaient prévu comme la seule décharge possible pour ce type d’encombrant... Effectivement, les enfants ne dévalent plus la pente pour aller aux oliviers. Ils ne reçoivent plus de coups de feu ! Ils ne vont même plus à l’école... Et pour se soigner, il faut montrer d’abord qu’on est malade et demander ensuite que la porte soit ouverte pour qu’un médecin veuille bien se déplacer !

 

La sécurité, ce n’est pas ça ! C’est de pouvoir penser son avenir, de pouvoir penser l’avenir de ses enfants, c’est de pouvoir partager la vie avec tous ceux qui viennent ici sur cette terre. La sécurité, c’est de pouvoir envisager la transmission de notre culture aux générations à venir. Transmettre l’amour et le respect de la terre pour tout ce qu’elle nous apporte, transmettre nos règles sociales pour que la vie ensemble soit possible, transmettre notre langue, notre histoire, nos clefs, celles de la maison et celles du bonheur, du moins pouvons-nous le croire.

 

Mais l’occupant prend tout. Il prend l’espace, il prend le patrimoine, il prend les consciences, les forces, le temps. Il encombre. Oui ! Il prend même son temps ! Il prend même le temps de passer son temps à le perdre comme lui, là-haut, que je m’efforce d’occuper ! Dans ses conquêtes, à chaque avancée, bien qu’il n’ait pu obtenir tout ce qu’il voulait, il a pris ce qu’on lui concédait. (On, je veux dire la communauté internationale!) « C’est toujours ça de pris ! » disait le gouverneur. D’année en année, il gagne du terrain. Il avance comme un rouleau compresseur, lentement, lentement, en vibrant de toute sa puissance, en jouissant de sa force féroce, à l’image de ces bulldozers qui rasent des villages entiers sous n’importe quel prétexte, comme s’il travaillait à réduire une décharge publique.

 

Un ami qui dispose du libre droit de circuler de part et d’autre du mur, pour une raison que j’ignore, m’a raconté que durant son dernier voyage à travers le terre conquise, il n’a pas remarqué la moindre trace d’une terre occupée, ni la moindre présence d’une famille soumise à l’occupation. Il m’a raconté pouvoir se rendre d’une colonie à l’autre en traversant tout le pays sur des grandes routes réservées qui semblent voler au dessus des campagnes tellement sont nombreux les ponts et les viaducs d’où la terre n’est pas visible. C’est un peu comme à Hébron. La vie, c’est au dessus. Au dessous, c’est occupé ! Les « encombrants » ont pris le dessus ! C’est une menace pour la planète toute entière !

Nous ne sommes plus que du sable écrasé par les rouleaux compresseurs. Nous sommes la terre qui ne peut plus porter du fruit. Nous sommes un simple bitume où s’use la gomme de leurs pneus et le fer de leurs chenilles. Ils voudraient bien nous gommer d’ailleurs, pour qu’il n’y ait plus aucune trace, pour leur sécurité, pour leur impunité. Nous sommes leur plus grand soucis.

L’occupant se moque de nos revendications. La terre que nous revendiquons n’est plus que la terre dans laquelle nous allons finir avec les dernières poussières de notre vie.

 

C’est pour occuper ce moment infini que je parle sans me lasser. Je sais qu’en parlant, je traverse le mur. Je touche celui qui se croit en sécurité. Je fais mouche parce qu’il doit me surveiller et qu’il n’a pas une

minute à lui. Sa gomme s’use à force de de pas réussir à m’effacer. Il n’a pas choisit d’exécuter sa mission. Il est soumis aux règles de sécurité. Si j’étais lui, je serais déserteur. Je soignerais ma jeunesse et rechercherais la vraie vie, je me rendrais libre et me ferais des amis partout dans le monde ! Je ferais de la musique pour communiquer ma passion et le bon goût de la liberté. Je ferais tomber les murs qui créent l’insécurité et divisent au lieu de rassembler.

 

Eh ! Je te parle, toi, là-haut ! Descends, ouvre la porte, viens me voir, pour qu’on partage une partie d’échecs. Il y aura au moins un gagnant ! Nous ferons danser les enfants, nous partagerons le bon pain que nous avons cuit comme autrefois, nous apprendrons aux jeunes à rouler en mobylette. Nous pourrons rire de nos différences et nous enrichir de nos divergences. Nous sommes sur la même terre pour vivre ensemble, tous les deux victimes de l’histoire et de la lâcheté de ceux qui vous ont rejetés comme si vous n’étiez pas dignes de vivre sur terre. Nous vivons à une époque où le tri des encombrants est à la mode. C’est oublier la discrimination criminelle qui vous a entraîné dans une telle aventure.

 

Du haut de son mur, le jeune soldat me crie en arabe ces mots qui pour moi sont, malgré les apparences, les mots les plus émouvant que je n’ai jamais entendus, et pourtant si simples : « excuse-moi, mais je ne peux pas ! » Il a parlé ! Il a dit qu’il m’entendait ! Il a dit qu’il aurait bien voulu...Ca me rend joyeux ! Je vais continuer à parler, pour lui, pour l’occuper...

 

Un jour, peut-être, nous ferons une partie d’échecs, mais cachés dans un abri sûr, quelque part dans nos rêves. Dans notre téléphone portable ! Une liaison cryptée, des numéros cachés, une communication moderne qui ne se soucie pas des frontières, et je le laisserai gagner pour saluer son courage. Le grand mur sera notre sécurité. Pour nous, il restera virtuel ! Il ne sera que décor. Juste un décor, comme ici !

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