Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Place des quinzes
Le matin, quelques étudiants prennent le bus à la même heure. Ils se ressemblent par l’attitude stéréotypée qu’impose le téléphone portable. Certains vont au lycée, d’autres commencent des études en faculté, presque au bout de la ligne, pour joindre la grande ville. Tous suivent une même ligne, glissent leur doigt de bas en haut sur l’écran. Ils naviguent sur les mêmes données. Le monde de chacun est pourtant unique et leur enfermement dans ce monde tout autant, coloration parfois dramatique pour quelques uns, lumineuse pour d’autres.
Sylvain ne se doute pas un instant que l’influenceur qui le captive provoque le désir d’acquérir, de posséder, de dominer, de profiter, d’imiter, désirs de toute sorte qui embrument parfois la conscience de soi. N’être plus qu’un désir brûlant, parfaitement insatisfait qui ne laisse que peu de place à la pensée critique utile pour réfléchir…
Malika n’a pas son appareil. Son père l’a privée de portable pendant trois jours pour une mauvaise note en math. Loisir lui est alors offert d’observer les personnes qui voyagent avec elle. Mouvement incessant des jambes de ce jeune homme, petites crispations de la nuque, pianotement fébrile des doigts sur le clavier. Cela lui rappelle quelques uns de ses caprices de petite fille quand elle trépignait d’impatience pour obtenir ce qu’elle désirait. Les jambes s’animent sans 1arrêt, on ne sait pourquoi, clonus du mollet ! Ce qui l’étonne, c’est que ce jeune homme ne se sent même pas observé, alors que son propre sixième sens ne la trompe guère à ce sujet.
Sylvain descend à l’arrêt suivant, toujours fasciné par son écran, au point d’oublier son cartable dans un angle du bus. Personne ne le remarque sauf Malika, l’observatrice d’un jour, aujourd’hui entraînée ailleurs que dans ses habitudes. Le bus relancé, ce vendredi, elle s’empare du cartable et sourit en notant que l’arrêt s’était fait Place des Quinze.
Les étudiants profitaient du lendemain, samedi, pour se relaxer, souvent accrochés au petit écran pendant la grâce matinée, peu enclins à vérifier la liste des recommandations que les professeurs partagent sur les réseaux utilisés par l’éducation nationale. Malika, ayant bien surveillé ses deux cartables pendant la journée, finit par satisfaire sa curiosité, samedi, pour découvrir le nom de cet étourdit et peut-être trouver les lieux qu’il fréquente pour ses études. Ni nom ni adresse, ni aucun renseignement sur les lieux de ses études ! Les livres paraissaient neufs, les cahiers soignés, travaillés d’une belle écriture, méticuleusement rédigés, avec références en marge et annotations en bas de page. Malika découvre enfin que les études concernent la langue française et quelques recherches sur le net la persuadent qu’il s’agit d’un étudiant de première, aux vues des auteurs cités et des références aux mouvements littéraires comme aux figures de style. Ce jeune homme semble tout à fait sérieux, se dit-elle en regrettant de ne lui avoir jamais dit bonjour alors qu’ils se côtoient presque chaque matin.
Le lundi matin, sans surprise, Sylvain se présente à l’entrée du bus et trébuche sans lâcher son mobile qu’il semble apprécier comme le montre son discret sourire. Du monde debout, mais sans plus ! Se faufiler jusqu’au centre prend juste le temps qu’il faut pour se préparer à descendre place des Quinze. Malika était là et tend le précieux colis à ce jeune homme toujours absorbé en lui donnant deux petites tapes sur l’épaule. Sans même tourner les yeux, il se saisit de son cartable en disant juste « -Ah ! Oui ! » comme s’il répondait à son téléphone et descend. Sans s’attarder sur cette échange vide, surprise et intriguée, Malika observe sa démarche avant qu’il ne disparaisse. La jambe gauche paraît avoir plus de mal à fléchir et son pied se positionne un peu vers l’intérieur, comme si quelque timidité voulait discrètement s’afficher. L’isolement de ce jeune homme la laisse perplexe. Le même arrêt, éloigné du lycée proche, la même coiffure abandonnée, le même jean un peu rappé, la même attitude, le même trajet quotidien, la même heure, la même direction quand il s’éloigne. Malika choisit ce mardi pour le forcer à se frayer un passage en occupant le couloir du bus. Avec un peu d’appréhension, elle
Le matin, quelques étudiants prennent le bus à la même heure. Ils se ressemblent par l’attitude stéréotypée qu’impose le téléphone portable. Certains vont au lycée, d’autres commencent des études en faculté, presque au bout de la ligne, pour joindre la grande ville. Tous suivent une même ligne, glissent leur doigt de bas en haut sur l’écran. Ils naviguent sur les mêmes données. Le monde de chacun est pourtant unique et leur enfermement dans ce monde tout autant, coloration parfois dramatique pour quelques uns, lumineuse pour d’autres.
Sylvain ne se doute pas un instant que l’influenceur qui le captive provoque le désir d’acquérir, de posséder, de dominer, de profiter, d’imiter, désirs de toute sorte qui embrument parfois la conscience de soi. N’être plus qu’un désir brûlant, parfaitement insatisfait qui ne laisse que peu de place à la pensée critique utile pour réfléchir…
Malika n’a pas son appareil. Son père l’a privée de portable pendant trois jours pour une mauvaise note en math. Loisir lui est alors offert d’observer les personnes qui voyagent avec elle. Mouvement incessant des jambes de ce jeune homme, petites crispations de la nuque, pianotement fébrile des doigts sur le clavier. Cela lui rappelle quelques uns de ses caprices de petite fille quand elle trépignait d’impatience pour obtenir ce qu’elle désirait. Les jambes s’animent sans 1arrêt, on ne sait pourquoi, clonus du mollet ! Ce qui l’étonne, c’est que ce jeune homme ne se sent même pas observé, alors que son propre sixième sens ne la trompe guère à ce sujet.
Sylvain descend à l’arrêt suivant, toujours fasciné par son écran, au point d’oublier son cartable dans un angle du bus. Personne ne le remarque sauf Malika, l’observatrice d’un jour, aujourd’hui entraînée ailleurs que dans ses habitudes. Le bus relancé, ce vendredi, elle s’empare du cartable et sourit en notant que l’arrêt s’était fait Place des Quinze.
Les étudiants profitaient du lendemain, samedi, pour se relaxer, souvent accrochés au petit écran pendant la grâce matinée, peu enclins à vérifier la liste des recommandations que les professeurs partagent sur les réseaux utilisés par l’éducation nationale. Malika, ayant bien surveillé ses deux cartables pendant la journée, finit par satisfaire sa curiosité, samedi, pour découvrir le nom de cet étourdit et peut-être trouver les lieux qu’il fréquente pour ses études. Ni nom ni adresse, ni aucun renseignement sur les lieux de ses études ! Les livres paraissaient neufs, les cahiers soignés, travaillés d’une belle écriture, méticuleusement rédigés, avec références en marge et annotations en bas de page. Malika découvre enfin que les études concernent la langue française et quelques recherches sur le net la persuadent qu’il s’agit d’un étudiant de première, aux vues des auteurs cités et des références aux mouvements littéraires comme aux figures de style. Ce jeune homme semble tout à fait sérieux, se dit-elle en regrettant de ne lui avoir jamais dit bonjour alors qu’ils se côtoient presque chaque matin.
Le lundi matin, sans surprise, Sylvain se présente à l’entrée du bus et trébuche sans lâcher son mobile qu’il semble apprécier comme le montre son discret sourire. Du monde debout, mais sans plus ! Se faufiler jusqu’au centre prend juste le temps qu’il faut pour se préparer à descendre place des Quinze. Malika était là et tend le précieux colis à ce jeune homme toujours absorbé en lui donnant deux petites tapes sur l’épaule. Sans même tourner les yeux, il se saisit de son cartable en disant juste « -Ah ! Oui ! » comme s’il répondait à son téléphone et descend. Sans s’attarder sur cette échange vide, surprise et intriguée, Malika observe sa démarche avant qu’il ne disparaisse. La jambe gauche paraît avoir plus de mal à fléchir et son pied se positionne un peu vers l’intérieur, comme si quelque timidité voulait discrètement s’afficher. L’isolement de ce jeune homme la laisse perplexe. Le même arrêt, éloigné du lycée proche, la même coiffure abandonnée, le même jean un peu rappé, la même attitude, le même trajet quotidien, la même heure, la même direction quand il s’éloigne. Malika choisit ce mardi pour le forcer à se frayer un passage en occupant le couloir du bus. Avec un peu d’appréhension, elle
Le matin, quelques étudiants prennent le bus à la même heure. Ils se ressemblent par l’attitude stéréotypée qu’impose le téléphone portable. Certains vont au lycée, d’autres commencent des études en faculté, presque au bout de la ligne, pour joindre la grande ville. Tous suivent une même ligne, glissent leur doigt de bas en haut sur l’écran. Ils naviguent sur les mêmes données. Le monde de chacun est pourtant unique et leur enfermement dans ce monde tout autant, coloration parfois dramatique pour quelques uns, lumineuse pour d’autres.
Sylvain ne se doute pas un instant que l’influenceur qui le captive provoque le désir d’acquérir, de posséder, de dominer, de profiter, d’imiter, désirs de toute sorte qui embrument parfois la conscience de soi. N’être plus qu’un désir brûlant, parfaitement insatisfait qui ne laisse que peu de place à la pensée critique utile pour réfléchir…
Malika n’a pas son appareil. Son père l’a privée de portable pendant trois jours pour une mauvaise note en math. Loisir lui est alors offert d’observer les personnes qui voyagent avec elle. Mouvement incessant des jambes de ce jeune homme, petites crispations de la nuque, pianotement fébrile des doigts sur le clavier. Cela lui rappelle quelques uns de ses caprices de petite fille quand elle trépignait d’impatience pour obtenir ce qu’elle désirait. Les jambes s’animent sans 1arrêt, on ne sait pourquoi, clonus du mollet ! Ce qui l’étonne, c’est que ce jeune homme ne se sent même pas observé, alors que son propre sixième sens ne la trompe guère à ce sujet.
Sylvain descend à l’arrêt suivant, toujours fasciné par son écran, au point d’oublier son cartable dans un angle du bus. Personne ne le remarque sauf Malika, l’observatrice d’un jour, aujourd’hui entraînée ailleurs que dans ses habitudes. Le bus relancé, ce vendredi, elle s’empare du cartable et sourit en notant que l’arrêt s’était fait Place des Quinze.
Les étudiants profitaient du lendemain, samedi, pour se relaxer, souvent accrochés au petit écran pendant la grâce matinée, peu enclins à vérifier la liste des recommandations que les professeurs partagent sur les réseaux utilisés par l’éducation nationale. Malika, ayant bien surveillé ses deux cartables pendant la journée, finit par satisfaire sa curiosité, samedi, pour découvrir le nom de cet étourdit et peut-être trouver les lieux qu’il fréquente pour ses études. Ni nom ni adresse, ni aucun renseignement sur les lieux de ses études ! Les livres paraissaient neufs, les cahiers soignés, travaillés d’une belle écriture, méticuleusement rédigés, avec références en marge et annotations en bas de page. Malika découvre enfin que les études concernent la langue française et quelques recherches sur le net la persuadent qu’il s’agit d’un étudiant de première, aux vues des auteurs cités et des références aux mouvements littéraires comme aux figures de style. Ce jeune homme semble tout à fait sérieux, se dit-elle en regrettant de ne lui avoir jamais dit bonjour alors qu’ils se côtoient presque chaque matin.
Le lundi matin, sans surprise, Sylvain se présente à l’entrée du bus et trébuche sans lâcher son mobile qu’il semble apprécier comme le montre son discret sourire. Du monde debout, mais sans plus ! Se faufiler jusqu’au centre prend juste le temps qu’il faut pour se préparer à descendre place des Quinze. Malika était là et tend le précieux colis à ce jeune homme toujours absorbé en lui donnant deux petites tapes sur l’épaule. Sans même tourner les yeux, il se saisit de son cartable en disant juste « -Ah ! Oui ! » comme s’il répondait à son téléphone et descend. Sans s’attarder sur cette échange vide, surprise et intriguée, Malika observe sa démarche avant qu’il ne disparaisse. La jambe gauche paraît avoir plus de mal à fléchir et son pied se positionne un peu vers l’intérieur, comme si quelque timidité voulait discrètement s’afficher. L’isolement de ce jeune homme la laisse perplexe. Le même arrêt, éloigné du lycée proche, la même coiffure abandonnée, le même jean un peu rappé, la même attitude, le même trajet quotidien, la même heure, la même direction quand il s’éloigne. Malika choisit ce mardi pour le forcer à se frayer un passage en occupant le couloir du bus. Avec un peu d’appréhension, elle
Le matin, quelques étudiants prennent le bus à la même heure. Ils se ressemblent par l’attitude stéréotypée qu’impose le téléphone portable. Certains vont au lycée, d’autres commencent des études en faculté, presque au bout de la ligne, pour joindre la grande ville. Tous suivent une même ligne, glissent leur doigt de bas en haut sur l’écran. Ils naviguent sur les mêmes données. Le monde de chacun est pourtant unique et leur enfermement dans ce monde tout autant, coloration parfois dramatique pour quelques uns, lumineuse pour d’autres.
Sylvain ne se doute pas un instant que l’influenceur qui le captive provoque le désir d’acquérir, de posséder, de dominer, de profiter, d’imiter, désirs de toute sorte qui embrument parfois la conscience de soi. N’être plus qu’un désir brûlant, parfaitement insatisfait qui ne laisse que peu de place à la pensée critique utile pour réfléchir…
Malika n’a pas son appareil. Son père l’a privée de portable pendant trois jours pour une mauvaise note en math. Loisir lui est alors offert d’observer les personnes qui voyagent avec elle. Mouvement incessant des jambes de ce jeune homme, petites crispations de la nuque, pianotement fébrile des doigts sur le clavier. Cela lui rappelle quelques uns de ses caprices de petite fille quand elle trépignait d’impatience pour obtenir ce qu’elle désirait. Les jambes s’animent sans l'arrêt, on ne sait pourquoi, clonus du mollet ! Ce qui l’étonne, c’est que ce jeune homme ne se sent même pas observé, alors que son propre sixième sens ne la trompe guère à ce sujet.
Sylvain descend à l’arrêt suivant, toujours fasciné par son écran, au point d’oublier son cartable dans un angle du bus. Personne ne le remarque sauf Malika, l’observatrice d’un jour, aujourd’hui entraînée ailleurs que dans ses habitudes. Le bus relancé, ce vendredi, elle s’empare du cartable et sourit en notant que l’arrêt s’était fait Place des Quinze.
Les étudiants profitaient du lendemain, samedi, pour se relaxer, souvent accrochés au petit écran pendant la grâce matinée, peu enclins à vérifier la liste des recommandations que les professeurs partagent sur les réseaux utilisés par l’éducation nationale. Malika, ayant bien surveillé ses deux cartables pendant la journée, finit par satisfaire sa curiosité, samedi, pour découvrir le nom de cet étourdit et peut-être trouver les lieux qu’il fréquente pour ses études. Ni nom ni adresse, ni aucun renseignement sur les lieux de ses études ! Les livres paraissaient neufs, les cahiers soignés, travaillés d’une belle écriture, méticuleusement rédigés, avec références en marge et annotations en bas de page. Malika découvre enfin que les études concernent la langue française et quelques recherches sur le net la persuadent qu’il s’agit d’un étudiant de première, aux vues des auteurs cités et des références aux mouvements littéraires comme aux figures de style. Ce jeune homme semble tout à fait sérieux, se dit-elle en regrettant de ne lui avoir jamais dit bonjour alors qu’ils se côtoient presque chaque matin.
Le lundi matin, sans surprise, Sylvain se présente à l’entrée du bus et trébuche sans lâcher son mobile qu’il semble apprécier comme le montre son discret sourire. Du monde debout, mais sans plus ! Se faufiler jusqu’au centre prend juste le temps qu’il faut pour se préparer à descendre place des Quinze. Malika était là et tend le précieux colis à ce jeune homme toujours absorbé en lui donnant deux petites tapes sur l’épaule. Sans même tourner les yeux, il se saisit de son cartable en disant juste « -Ah ! Oui ! » comme s’il répondait à son téléphone et descend. Sans s’attarder sur cette échange vide, surprise et intriguée, Malika observe sa démarche avant qu’il ne disparaisse. La jambe gauche paraît avoir plus de mal à fléchir et son pied se positionne un peu vers l’intérieur, comme si quelque timidité voulait discrètement s’afficher. L’isolement de ce jeune homme la laisse perplexe. Le même arrêt, éloigné du lycée proche, la même coiffure abandonnée, le même jean un peu rappé, la même attitude, le même trajet quotidien, la même heure, la même direction quand il s’éloigne. Malika choisit ce mardi pour le forcer à se frayer un passage en occupant le couloir du bus. Avec un peu d’appréhension, elle
Le matin, quelques étudiants prennent le bus à la même heure. Ils se ressemblent par l’attitude stéréotypée qu’impose le téléphone portable. Certains vont au lycée, d’autres commencent des études en faculté, presque au bout de la ligne, pour joindre la grande ville. Tous suivent une même ligne, glissent leur doigt de bas en haut sur l’écran. Ils naviguent sur les mêmes données. Le monde de chacun est pourtant unique et leur enfermement dans ce monde tout autant, coloration parfois dramatique pour quelques uns, lumineuse pour d’autres.
Sylvain ne se doute pas un instant que l’influenceur qui le captive provoque le désir d’acquérir, de posséder, de dominer, de profiter, d’imiter, désirs de toute sorte qui embrument parfois la conscience de soi. N’être plus qu’un désir brûlant, parfaitement insatisfait qui ne laisse que peu de place à la pensée critique utile pour réfléchir…
Malika n’a pas son appareil. Son père l’a privée de portable pendant trois jours pour une mauvaise note en math. Loisir lui est alors offert d’observer les personnes qui voyagent avec elle. Mouvement incessant des jambes de ce jeune homme, petites crispations de la nuque, pianotement fébrile des doigts sur le clavier. Cela lui rappelle quelques uns de ses caprices de petite fille quand elle trépignait d’impatience pour obtenir ce qu’elle désirait. Les jambes s’animent sans 1arrêt, on ne sait pourquoi, clonus du mollet ! Ce qui l’étonne, c’est que ce jeune homme ne se sent même pas observé, alors que son propre sixième sens ne la trompe guère à ce sujet.
Sylvain descend à l’arrêt suivant, toujours fasciné par son écran, au point d’oublier son cartable dans un angle du bus. Personne ne le remarque sauf Malika, l’observatrice d’un jour, aujourd’hui entraînée ailleurs que dans ses habitudes. Le bus relancé, ce vendredi, elle s’empare du cartable et sourit en notant que l’arrêt s’était fait Place des Quinze.
Les étudiants profitaient du lendemain, samedi, pour se relaxer, souvent accrochés au petit écran pendant la grâce matinée, peu enclins à vérifier la liste des recommandations que les professeurs partagent sur les réseaux utilisés par l’éducation nationale. Malika, ayant bien surveillé ses deux cartables pendant la journée, finit par satisfaire sa curiosité, samedi, pour découvrir le nom de cet étourdit et peut-être trouver les lieux qu’il fréquente pour ses études. Ni nom ni adresse, ni aucun renseignement sur les lieux de ses études ! Les livres paraissaient neufs, les cahiers soignés, travaillés d’une belle écriture, méticuleusement rédigés, avec références en marge et annotations en bas de page. Malika découvre enfin que les études concernent la langue française et quelques recherches sur le net la persuadent qu’il s’agit d’un étudiant de première, aux vues des auteurs cités et des références aux mouvements littéraires comme aux figures de style. Ce jeune homme semble tout à fait sérieux, se dit-elle en regrettant de ne lui avoir jamais dit bonjour alors qu’ils se côtoient presque chaque matin.
Le lundi matin, sans surprise, Sylvain se présente à l’entrée du bus et trébuche sans lâcher son mobile qu’il semble apprécier comme le montre son discret sourire. Du monde debout, mais sans plus ! Se faufiler jusqu’au centre prend juste le temps qu’il faut pour se préparer à descendre place des Quinze. Malika était là et tend le précieux colis à ce jeune homme toujours absorbé en lui donnant deux petites tapes sur l’épaule. Sans même tourner les yeux, il se saisit de son cartable en disant juste « -Ah ! Oui ! » comme s’il répondait à son téléphone et descend. Sans s’attarder sur cette échange vide, surprise et intriguée, Malika observe sa démarche avant qu’il ne disparaisse. La jambe gauche paraît avoir plus de mal à fléchir et son pied se positionne un peu vers l’intérieur, comme si quelque timidité voulait discrètement s’afficher. L’isolement de ce jeune homme la laisse perplexe. Le même arrêt, éloigné du lycée proche, la même coiffure abandonnée, le même jean un peu rappé, la même attitude, le même trajet quotidien, la même heure, la même direction quand il s’éloigne. Malika choisit ce mardi pour le forcer à se frayer un passage en occupant le couloir du bus. Avec un peu d’appréhension, elle se poste près du chauffeur et tient les montants latéraux, son cartable bien accroché dans le dos. Mais Sylvain ne vient pas.
Place des Quinze, il est aperçu assis sur un banc, occupé par son mobile. Sans hésiter, déterminée, Malika descend du bus, se poste devant lui pour lui dire bonjour. Après avoir donné des bonjours de plus en plus forts, le garçon lève les yeux et dit – Salut ! Tu ne descends pas ici d’habitude, Malika ! S’exclame-t-il, comme s’il la connaissait déjà bien. - Mais comment connais-tu mon nom ? demande-t-elle, étonnée, surprise aussi par le sentiment délicat qu’elle ressent de se savoir remarquée. - Je me sers du portable pour faire aussi des photos, et la folie des logiciels de reconnaissance faciale me donne une quantité énorme d’informations sur chaque personne, enfin presque toutes. Je connais ton nom, celui de tes frères et sœurs, ton adresse et la classe de seconde dans laquelle tu étudies.
Malika est stupéfaite. Mille questions lui viennent à l’esprit. Mais elle saisit l’opportunité. - Si tu connais mon nom, tu veux bien me dire le tiens ? - Oui, mais tu le gardes pour toi ! – Promis. - Je suis Sylvain Domergue, un de mes ancêtres est né dans cette maison, derrière nous, au numéro 17 de cette place, qui s’est appelée Place Domergue. Tu sais qui est François-Urbain Domergue ? Ce fût un sacré bonhomme, spécialiste de la langue française, académicien grammairien qui, entre autre, participait à la rédaction du dictionnaire de l’Académie française. Tout se trouve sur la toile ! - C’est pour ça que tu fais une première littéraire, excuse-moi d’avoir jeté un, œil dans tes affaires, je voulais savoir où te joindre. - Oui, mais je fais mes études par correspondance, à cause de ma jambe, blessée lors d’un accident. Et mon nom n’est jamais écrit sur mes documents pour ne pas influencer les professeurs. Ils ont le mail de ma mère, sur son nom de jeune fille. - Bon, et bien je ne vais pas te déranger plus longtemps. - Si ! Reste un peu, j’ai vu que tu n’avais pas cours, je suis sur ce banc comme si je m’installais sur les empreintes de mon aïeul. Je l’imagine gamin dans le vieil Aubagne d’antan, avec charrettes et chevaux. Je me passionne pour la découverte des temps anciens. Et, tu sais, toute connaissance est désormais sur la toile. Il suffit d’apprendre à chercher. Si tu veux, je pourrais t’aider. Nous découvrirons toute l’histoire de cette place des Quinze qui fait honneur aux quinze artisans tanneurs réunis dans de grands espaces maintenant détruits, mais place qui oublie l’obélisque que l’horloge a remplacé, qui oublie les trois académiciens de la ville, l’abbé Jean-Jacques Barthélémy, mon aïeul François-Urbain Domergue, et Marcel Pagnol, qui oublie aussi les ponts au dessus du Merlançon et de l’Huveaune qui se rejoignaient ici.
Depuis ce jour, les rencontres furent de plus en plus fréquentes et les études de lettres tout à fait remarquables pour ces jeunes qui sont aujourd’hui professeurs dans un lycée d’Aix-en-Provence, mariés et riches de trois enfants pour la scolarité desquels ils redoublent d’efforts, non en vain, l’espèrent-ils, bien que Malika ne soit pas d’une descendance historique.