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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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Un gros secret

Je buvais mon café du matin quand émergeait l’aîné encore froissé de sa nuit. D’habitude, il se frottait lentement les yeux en s’approchant pour m’embrasser mais cette fois, il resta saisi de stupeur, regard fixe et bouche bée. Il ne pouvait sortir le moindre son et sa main se crispait sur le chambranle de la porte. Je m’étonnai et tournai la tête pour voir derrière moi ce qu’il percevait. La tasse tomba. Le bruit qu’elle fit me parût plus intense que d’ordinaire. Le café très chaud se répandit et je fis un brusque mouvement de recul pour prévenir la brûlure. C’est alors que l’étonnement du fils devint compréhensible. J’ai détruit la chaise en reculant. Mon dos a bousculé la lampe qui descend du plafond. Une odeur de cochon grillé se répandit dans la cuisine. Dressé sur mes membres inférieurs, je touchais de mon crâne le haut de la pièce. Sans miroir il m’était impossible de constater une quelconque transformation et le petit avait filé. Il allait sûrement réveiller sa mère…

 

L’éclairage de la hotte suffisait pour que je vois nettement mon ombre projetée sur le mur opposé. Quelle masse imposante ! Je fis le geste d’éclaircir ma vue et laissai échapper un grognement sourd devant les longues griffes noires et acérées qui auraient pu me déchirer les yeux. J’explorais les avant-bras et constatais leurs longs poils marrons, que dis-je, une vraie fourrure qui me fit comprendre pourquoi le café ne m’avait pas brûlé ainsi que cette odeur de poils roussis diffusée par le contact de mon dos sur l’ampoule chaude du plafonnier.

 

Je devais me résoudre à l’évidence, j’étais transformé en plantigrade énorme qui maladroitement bousculait la table pour se mouvoir vers la porte. Mes pattes rayèrent le lino profondément et je me cognai sur la porte brutalement fermée pour m’empêcher de sortir. Je flairais le petit courant d’air qui passait au raz du sol et sentais l’odeur des chaussons de chacun des membres de la famille. Ils chuchotaient mais je percevais tellement fort ces bruits que je ne pouvais traduire leurs paroles.

 

«  Je deviens fou ! » Me suis-je demandé ! Les enfants me semblaient bizarres, cachés derrière cette porte, avec ce vacarme ! « Peut-être suis-je en train de partager une hallucination collective ? » Mais l’évidence m’a rattrapé quand je me grattais la tête : je me suis arraché le cuir chevelu. Ou plutôt j'écorchai ma toison, n'ayant pas mesuré la force de mon geste.

 

La pièce me paru de plus en plus petite et encombrée. Je ne fis qu’une bouchée des morceaux de baguette fraîche tombés par terre. Ma langue a lapé le pot de confiture en un instant. Le réfrigérateur fut vidé en deux temps et trois mouvements. Pâtes, céréales, fromages, biscuits, farines, sucres… tout y passa. J‘eus encore faim ! J’avais peut-être trop longtemps hiverné !

 

Je ne savais plus quand avait commencé ce repos. Un souvenir me vint néanmoins, ce moment où j’avais renversé la voiture d’un chasseur dans la grande forêt de sapins. Mais je n’étais pas un ours. Enfin ! Je doutai !

C’était sur la route du feu, probablement en automne quand la chasse était ouverte et quand les sapeurs forestiers parcouraient le terrain pour donner main forte aux pompiers en cas d’incendie. Ah oui ! J’y étais : la voiture gênait le passage des véhicules du feu ! Je m’étonnai du souvenir de la force avec laquelle j’avais retourné cette voiture.

Je me réveillais donc ! J’étais bien au sortir de cet hivernage ! Mais serait-il possible qu’un humain hiverne ? J’ai confondu avec un de ces films récents !

Pourtant, je m’observai soudain à me lécher les babines et les griffes encore sucrées du chocolat des tablettes qui restaient il y a un instant dans le haut du placard. Aucun doute, je fus changé en ours et la douceur de la fourrure de mes membres me réconfortait quelque peu. Je me caressais et me léchais pour un brin de toilette.

 

Dans le couloir, un vacarme abrutissant ! Sonneries, sirènes claquement de portes, cris en tout genre, aboiements, autant de stimuli sonores peu supportables mais aussi des odeurs qui m’agressaient brutalement. Je reconnu l’odeur du cuir des pompiers, l’odeur des bergers allemands d’habitude si attachants mais ici effrayants, et cette odeur de bambou, d’osier peut-être, qui me firent penser qu’ils avaient prévu une cage pour m’accueillir.

 

Mon gros museau longeais le bas de la porte. Ils ont laissé couler du miel. C’était une attention touchante. Ma langue agile se régala de ce nectar que j’avais boudé depuis tant et tant. Dans cette extase alimentaire, je léchais tout ce qui passait sous la porte et je sentis bien les petites perles qui s’ajoutaient au miel. Je n’y pris pas garde et leur goût ne me parut pas suspect. Leur action fut décisive.

 

Gavé à souhait, je m’allongeais tant bien que mal dans cet espace étroit et senti l’inconfort des deux pieds de la table renversée qui marquaient ma patte arrière. Je somnolais, les yeux mi-clos quand la porte s’ouvrit, je temps pour moi d’apercevoir le regard horrifié de mes enfants et celui, plus dubitatif, de l’adulte qui les dépassait d’une bonne tête. Je compris tout juste avant de m’endormir que le pompier cachait cette vision à mon épouse sûrement affolée par les cris perçants des petits. Une vilaine odeur de gaz piquant m’acheva en séchant ma truffe.

 

Sur mon lit d’hôpital, le regard des enfants questionne. Que s’est-il passé ? L’ours était-il bien réel ? Je regarde mes avants bras et les trouve un peu plus poilus que d’habitude mais comme je suis un peu assommé, je n’y prête pas plus d’attention. Mon épouse paraît attendrie et tient les enfants bien serrés autour de sa taille. Personne ne parle. Personne n’en parle. On n’en parlera plus. Je ne me sens pas à l’aise. N’est-ce que le fait de la somnolence forcée ?

 

« On va changer le lino de la cuisine » avance la dame qui ressemble beaucoup à ma femme. « L’aîné a manqué l’école. Mais j’ai fait un petit mot au proviseur » poursuit-elle.

Tout doucement, ces gens deviennent de plus en plus petits, comme si je grandissais de tous les côtés. Je grogne un peu sur un ton grave et les vois détaler en claquant la porte. Un imposant cortège de blouses blanches s’engouffre dans la cage, (la chambre telle que je la perçois maintenant), et chacun m’impose une piqûre qui dans la cuisse, qui dans les membres avants, et même dans la tête pendant que je griffe à tout va et mort ce qui se présente sans distinction.

L’odeur du sang m’excite et je m’acharne à déchirer les chairs dans les hurlements de ces bonshommes. Las de tant de force et de puissance, je me vois partir doucement non sans écraser un petit corps dont le cœur bat sans conviction. 

 

De l’épisode du lino, on ne parlera plus jamais. Du carnage à l’hôpital ne reste que la trace d’un fait divers dans le petit journal local qui prend soin de ne supposer aucun phénomène mystérieux. Ma famille me semble étrangère et je crains que le secret ne soit trop gros.

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