Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
C’était il y a longtemps, quand les hommes n’avaient pas de maison, quand ils habitaient dans les grottes, sur le flan des falaises.
« Maman ! Maman ! » Criait Galipon le petit ourson qui osait pour la première fois sortir de la tanière.
Un gros champignon rouge avait barré le petit chemin à trois pas de son trou.
Maman ! Maman ! Qu’est-ce que c’est ? Est-ce un homme ?
Mais non ! Petit curieux ! C’est un champignon et il est très dangereux. Il ne faut jamais le toucher. C’est très bien qu’il soit là pour t’empêcher de t’éloigner. Si tu avais avancé plus loin, tu aurais sûrement glissé sur le sentier trempé de la rosée du matin. Et je me serais inquiétée. J’aurais eu très peur de te perdre. Il aurait fallu que j’abandonne ta petite sœur Oursonette pour courir à ta recherche dans la forêt. Maintenant, je veux que tu rentres. »
Le petit ourson, Galipon, n’a pas dit à Maman que le champignon ne lui faisait pas peur.
« Maman ! Maman ! Criait le petit Galipon qui sortit de nouveau de la tanière. Sa sœur le suivit. Des mouches tournaient autour d’un point invisible au-dessus de la terre, juste au milieu du chemin qui descend vers le ruisseau.
Maman ! Maman ! Qu’est-ce que c’est ? C’est ça un homme ?
Mais non ! Gros bêta ! Ce sont des mouches. Il fait déjà très chaud ce matin et quelque chose pourrit sous terre, là où tu as vu les mouches. C’est très bien qu’elles soient là ! Un petit curieux comme toi serait parti plus loin, entraînant sa sœur vers des aventures dangereuses. Et Maman se serait inquiétée. Rentrez maintenant, c’est l’été et le soleil va bientôt brûler très fort. Dans la tanière, il fait bon frais. »
Le petit ourson, Galipon, n’a pas dit à Maman que les mouches ne lui faisaient pas peur.
« Maman ! Maman ! Cria le petit Galipon qui avait glissé sur le sentier couvert de feuille mortes. Sa sœur, Oursonette, avait glissé aussi jusque dans le ruisseau.
Maman ! Maman ! Qu’est-ce que c’est ? C’est un homme ?
Mais non ! Mes enfants ! C’est un ruisseau ! Heureusement qu’il est là ! Nous pouvons boire son eau, nous pouvons pêcher du poisson pour manger et nous pouvons nous y baigner. Allons-y baignons-nous et je vais vous apprendre à attraper des poissons. Heureusement qu’il est là. S’il n’y avait pas eu de ruisseau, vous seriez allés bien plus loin, en glissant sur les feuilles d’automne et je n’aurais eu de cesse de vous retrouver dans la forêt. »
Le petit ourson, Galipon, n’a pas dit à Maman que le ruisseau ne lui faisait pas peur.
« Maman ! Maman ! Cria le petit Galipon qui marchait avec sa sœur Oursonette pour la première fois sur la neige toute fraîche en laissant ses empreintes.
Qu’est-ce que c’est ? Un homme ?
Mais non ! Grand dadais ! C’est la neige. Vous allez pouvoir courir et jouer tant que vous voudrez. Je pourrai vous suivre à la trace. Allons nous rouler dedans, nettoyer notre fourrure, chasser les petits rongeurs qui marquent leur chemin sur la neige poudreuse. Heureusement qu’elle arrive maintenant cette belle neige d’hiver ! Nous pourrons aller très loin et retrouver facilement notre chemin pour hiberner dans la tanière. Mais, je vous préviens, nos traces vont être repérées par les hommes parce qu’ils ont très faim en hiver, ce qui les pousse à nous poursuivre pour nous tuer. »
Le petit ourson, Galipon, n’a pas dit à Maman qu’il n’avait pas peur des hommes parce qu’il n’en avait jamais encore vu.
« Maman ! Maman ! Qu’est-ce que c’est ? Serait-ce un homme ? »
Et là, devant lui, une étrange créature qui se tenait bien droite sur deux pattes.
Maman ne répond pas. Galipon se retourne et voit les traces de sa mère à côté des traces de sa sœur Oursonette. Elles ont fui en courant.
Galipon se met à marcher lentement à reculons pour bien garder les yeux sur l’homme. Il recule, recule encore mais il tombe dans le ravin. Il roule dans la neige, se cogne aux arbres. Il veut crier Maman ! Mais il ne peut pas, tellement il a peur de sa chute, tellement il a peur de l’homme. Il roule et roule encore, se cogne et roule de plus en plus vite jusqu’au ruisseau. Là, dans l’eau, il court et court encore sans se retourner.
L’homme a perdu sa trace. Heureusement qu’il y avait de la neige pour amortir la chute du petit ourson et pour l’aider à retrouver sa famille !
Vous savez ! Un ours, c’est l’ami de la neige, tandis que l’homme y marche avec peine. D’ailleurs il lui trouve toujours un défaut, à cette neige ! Trop épaisse ! Trop dure ! Trop gelée ! Trop fondue ! Trop tôt arrivée ! Partie trop tard ! Ou que sais-je encore ? Mais les ours aiment beaucoup se rouler dedans, et, pour eux, la neige est toujours merveilleuse !
Maintenant, Galipon a grandi. Il adore la neige et entraîne Oursonette à des courses folles. Mais le plus important, c’est qu’il a enfin osé dire à Maman qu’il a très peur des hommes.