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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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Monsieur Sauveur

 

 

Dans ce petit lieu dit de Visemoux, sur la route d’une France profonde et Bourguignonne, chacun connaissait Monsieur Rumeur pour sa bonhomie et son optimisme contagieux. Son nom lui venait d’un père breton que l’on disait costaud, travailleur aussi, surtout pour la pomme de terre dont il savait tous les secrets. Sa mère, née Courreau, la plus ancienne famille du lieu, avait apprécié cet homme depuis son plus jeune âge car il louait déjà ses services aux notables du coin, âgé de seize ans à peine. Bien avant leur mariage, les copines jouaient avec son nom, devant les roucoulades des tourtereaux en murmurant : « la benette ! Elle court aux rumeurs ! » Gentillette et sans malice, Bénédicte en riait et acquiesçait en trouvant là quelque particularité à ses fiançailles.

 

De cette union, joyeusement fêtée dans la petite chapelle de La Motte sur Mesvrin, naquit un garçon qu’ils appelèrent Pierre. Jules Béchard, le curé de La Motte eut plus tard ce mot pour alléger l’atmosphère : « de l’amour des patates et de Bénédicte, de la dérision des rumeurs les plus sottes, est né un beau petit Pierre que nous baptisons aujourd’hui, dans la joie, sur la butte de La Motte. Comme quoi la course au Rumeur fut féconde ! »

 

On se souvient que dans l’école communale, les garçons riaient en l’appelant Pierrot. Il était en effet doux et avenant, plutôt comme une fille qui détestait la bagarre et la balle au prisonnier. Souvent, il était montré du doigt et boudait dans son coin parce que les copains se moquaient de lui en criant : « La Pierrot Rumeur ! La Pierrot Rumeur ! » Aussi décidait-il un jour de ne pas trop tenir compte des quolibets et de devenir le plus gentil des garçons, comme son père. Prévenant, toujours préoccupé de la santé des amis, poli et joyeux, il gagnait la confiance de son entourage au prix de quelques résolutions parfois contraignantes. Il lui arrivait d’accompagner son père aux champs et même au marché pour le commerce des patates dont la renommée ne cessait de grandir.

 

Malheureusement, un villageois fut tué dans une partie de chasse au sanglier, régulièrement organisée durant les automnes interminables du Morvan. Mais nul ne sut jamais de quel fusil partit la cartouche fatale, dans un brouhaha de rumeurs hasardeuses.

Bien sûr, les noms prennent une consistance toute particulière dans les atmosphères suspicieuses. Monsieur Goret n’était pas si fier d’avoir tué un sanglier ce jour là, ni même Monsieur Cartouche dont la visée faisait l’unanimité. Monsieur Labattu se sentait observé dans ses moindres gestes. Quand à Monsieur Dubois, chacun taisait volontairement ses anciens démêlés avec Monsieur Chevrette, celui là même qui fut abattu. Abattu aussi le fut pendant longtemps Pierrot Rumeur dont c’était la première sortie avec un fusil, aux côtés de son père, sortie qui vira au cauchemar. Il avait bel et bien tiré sur un sanglier, gros et gras, rapide aussi comme le vent au point qu’il croyait même l’avoir raté. Mais sait-on jamais ? Un autre peut-être l’aurait descendu à quelques mètres de là !

 

Il ne s’en remettait pas. Pierrot n’allait pas bien et rendit visite au médecin de campagne, le Docteur Decepas, afin de trouver remède à son état perturbé. (En ce temps là, il y avait encore des médecins de campagne !) C’est dans ce même cabinet que le Docteur eut à répondre de ses prescriptions quand les gendarmes l’interrogèrent.

- « Connaissez-vous cet homme ? » Lui demandèrent-ils en présentant une photo.

- « Bien sûr ! C’est Pierre Rumeur, un brave gars ! Répondit-il de ce pas ! »

- « Nous sommes très inquiets ! Cet homme n’a pas de pièces d’identité sur lui et ne répond pas à ce nom. Il prétend s’appeler Jean Sauveur.  Mais nous ne savons pas d’où il vient ! »

- « Reconduisez-le chez son père. Sûrement reconnaîtra-t-il la maison familiale ! »

- « Nous ne pouvions inventer son nom ! Dans le pays n’existe aucun Sauveur, ni aucun Jean, car il aurait pu inverser les noms ! Mais Docteur Decepas, depuis combien de temps le soignez-vous ? »

- «  Oh ! Depuis sa naissance ! C’est un enfant du village ! »

- «  Mais, plus récemment, y aurait-il quelques raisons pour qu’il soit venu vous voir ? »

- «  Ah ! Messieurs les gendarmes, nous frôlons ici le secret  médical ! »

- « Lui auriez-vous prescrit quelques … Docteur Decepas, nous reconnaissons votre droiture et partons de ce pas enquêter dans d’autres directions ! » Ont-ils conclu devant le geste ferme et négatif du professionnel.

 

La rumeur eut vite fait de courir que Decepas couvrait Rumeur, au point que le bon Docteur Decepas dut migrer vers une région lointaine et Sauveur être interné à Auxerre dans la Maison des fous, comme on disait au village. On dit aussi que son père échappa à la justice jusqu’à sa mort, et que, seulement à ce moment, Sauveur se souvint qu’il s’appelait Rumeur. Mais il ne revint jamais au village où Bénédicte s’éteignait doucement dans le silence.

 

A Visemoux les ruelles sont si étroites que chacun passe encore en rasant les murs.

 

 

 

 

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