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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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La peur de vivre

 

 

 Le grand coup de sifflet m’anéantit. Je tiens en équilibre mais ne peux plus bouger. Deux hommes cagoulés me dirigent délicatement dans l’espace de récupération. Ils ne m’ont pas touché, mais j’ai senti les forces qui m’ont transporté. Avant que je ne retrouve la parole, mes poches furent vidées sur l’étagère transparente et le petit objet qui m’accompagne toujours fut scanné sur toutes ses faces, analysé au rayons X, puis envoyé au laboratoire d’imagerie spectrale. - « J’y tiens beaucoup ai-je murmuré » en recouvrant un filet de voix. Mais je n’entendis aucune réponse alors que je percevais le mouvement de leurs lèvres sous le tissu fin de leur masque.

Un peu secoué, je peux finalement m’asseoir sur la chaise qui glisse vers moi. Très vite je découvre que la situation empire. Impossible en effet de faire le moindre mouvement des membres inférieurs et je me sens prisonnier d’un simple siège. Le constat me désole. Aucune raison ne m’est avancée qui pourrait me faire comprendre la situation. J’attends que les questions arrêtent de se bousculer dans ma tête afin de rassembler mes esprits et de peut-être pouvoir sélectionner les mots à employer.

 

« Nous savons qui vous êtes mais n’avons aucune preuve de votre identité. »

 L’homme le plus petit a parlé. La voix déformée que j’entends paraît discrète et sourde comme si mes os vibraient en synchronie à ses propos malgré le décalage de deux ou trois secondes entre le mouvement de la bouche et la réception de mon squelette.

 

«  Il s’est écoulé quinze ans depuis mon dernier passage en ville. » Ai-je osé après réflexion.

 

«  Nous le savons mais nous n’en avons aucune preuve. »

 

«  Je suis venu pour échanger l’objet que vous avez gardé contre un couteau dont j’aurais grand besoin. »

 

« Cela correspond à nos informations mais nous n’en avons aucune preuve. »

 

«  Avez-vous la preuve que je suis vivant ? » Ai-je demandé énervé.

 

« Nous le voyons mais le GPSA ne signale pas votre présence. »

 

«  Qui est-ce ? » Ai-je avancé en le regrettant simultanément.

Une parole automatique anime mes os sur une autre fréquence et décline le sens des lettres. « General Power Securite Analyser.  Tapez étoile pour d’autres informations. »

 

Tout se complique en un instant. Le second agent d’information selon l’idée que je me fais de leur fonction, le plus grand, s’éclipse en devenant transparent et mes os remuent sous de plus amples sollicitations.

 

« Vous êtes en surveillance prolongée. Vous faites l’objet d’une enquête pour le motif que vous ne laissez aucune trace informatique. Cette mise sous surveillance peut s’arrêter si vous vous souvenez du mot de passe qui nous permettra de retrouver vos traces. »

Je ne sais pas de quoi parle ce cauchemar et n’ai jusque là aucune connaissance des traces qui me sauveraient. Je crains que les agents ne profitent de cette heure où la faim commence à creuser l’estomac pour organiser un chantage incroyable. Je m’apprête à ne pas manger. Et surtout je n’en parle pas.

 

« Nous savons à quoi vous pensez. Ne vous inquiétez pas. Si vous nous déclarez par quel mot de passe nous pouvons accéder aux données confidentielles, vous êtes libre. »

 

« Puis-je penser librement ? » me suis-je demandé intérieurement.

 

« Aucun problème ! Nous ne jugeons pas mais nous sommes chargés de contrôler. »   


« Vous lisez alors mon désarroi à ne pas savoir de quoi vous parlez. »

 

« Parfaitement ! Cependant nous n’avons aucune preuve de votre bonne foi et devons découvrir si vous n’êtes pas capable de détourner les programmes pour cacher vos traces. »

 

« Je ne sais plus quoi penser. »

 

« C’est bien. Ne pensez pas. Pensez plutôt au mot de passe, ou au code secret, selon ! »

 

Je pense qu’en plus il est un peu juste, cet homme là ! Et j’aurais bien envie de prendre mes jambes à mon cou. Mais pourquoi ai-je besoin d’un couteau ? Là, j’entends mes os. Sans variation dans le ton, ils me disent que je ne devrais pas penser cela et que l’homme n’est qu’un fonctionnaire ni plus ni moins zélé que d’autres. J’ai faim. Je me sentais si bien ne serait-ce qu’une heure auparavant, dans ma campagne. Finalement je n’aime pas la ville.

 

Là-bas, à deux heures de marche par le petit sentier qui serpente le long de la colline, le marginal, comme il est nommé dans les hameaux alentour, connaît une vie simple en profitant de sa modeste retraite de la légion étrangère. Il y était entré à quinze ans parce que sa scolarité ne laissait présager d’aucun avenir sérieux selon les propos de l’oncle qui l’a recueilli après l’accident de ses parents. Il en est sorti à trente ans sans avoir fait parler de lui, et reçoit régulièrement son dû. Peu de gens sont informés de ses activités au sein de cette organisation, mais il est probable que la légion garde jalousement sa mémoire informatisée. Bien sûr, ni le pouvoir, ni la gendarmerie, ne pourrait briser les portes du secret.

Les archives accessibles, celles du monde normal, semblent s’arrêter au moment où il entre dans la maison de feu ses parents pour s’y installer. Il travaille son petit potager, troque quelques menues broutilles avec les voisins et passe le plus large de son temps à contempler la nature, les plantes comme les animaux. Tout à ses rêveries, assis sur son rocher favori, il façonne des bâtons, des cannes, des manches divers, avec le couteau dont il ne se sépare jamais et qu’il affûte avec le plus grand soin en tirant de sa poche une pierre à aiguiser trouvée dans la remise. De temps en temps, des voisins l’ont vu faire sa lessive succincte dans le ruisseau et s’y laver tout nu quand il fait beau. On le soupçonne quand même de braconner parfois mais jamais nul ne l’a surpris à vendre ses prises à qui que ce soit. D’autres rumeurs sont alimentées par sa discrétion et s’étouffent seules avec le temps. Une question traverse souvent les esprits : que fait-il de ses sous ? S’il les cache, il est sûr que personne ne les trouvera. S’il les dépense, comme il ne dispose pas de compte en banque, nul ne sait comment.

 

« Une question se pose. Comment dépensez-vous l’argent que vous verse la légion tous les mois ? » La créature qui avait disparu se trouve présente à nouveau. Même déformée, sa voix est la voix d’une femme. Leur combinaison spéciale ne permet aucune distinction dans l’apparence des attributs singuliers de leur sexe. Mais leur voix sont peut-être croisées au point qu’il ne faut pas que je m’y fie. D’ailleurs, ils me le confirment. Toutes les communications sont masterisées… Je ne sais pas le traduire et ne souhaite pas en savoir plus.

 

« Vous ne souhaitez pas répondre. Tout est enregistré, y compris votre manque de coopération. » Ont continué les vibrations osseuses.

 

«  Vous allez passer le restant de votre vie en cyber-normalisation contrôlée, avec astreinte à présence virtuelle permanente. Vous avez nié les progrès de la démocratie pendant ces quinze dernières années. Nous sommes obligés de vous soupçonner de résistance aggravée avec préparation probable d’une grande force révolutionnaire et terroriste. Toutes nos investigations convergent et le juge d’application des sanctions immédiates vient de prononcer le verdict, le seul pour lequel aucune procédure d’appel n’est possible tant la mise en danger d’autrui est grande. » Les vibrations n’ont pas la même fréquence et les trains de secousses me fatiguent au point que je ne réfléchis plus. D’ailleurs, il vaut mieux. Elles continuent : « l’objet que nous avons examiné ressemble à une ancienne montre à gousset, sûrement la propriété de votre père et le seul souvenir que votre oncle ait pu vous confier. Quand on l’ouvre cependant, il n’y a pas d’aiguilles mais des photos, vous-mêmes sur une face à l’âge de quatre ans, et votre mère sur la face opposée, deux ou trois ans avant l’accident. L’appareil que vous avez portés avec tant d’affection n’est autre qu’une géniale invention de votre père pour que vous ne soyez pas sujet à la normalisation. Il est bourré d’une électronique de pointe extrêmement miniaturisé dont les Brésiliens seuls en possèdent la maîtrise. Et nous savons avec quelle détermination ils s’opposent à la mondialisation depuis longtemps. »

 

L’opération s’est déroulée le lendemain alors que je me trouvais à jeun : dans la fesse gauche, un  carbo-émetteur pour le lien permanent au GPRS qui m’empêche de rester assis trop longtemps, sous l’omoplate droite, une puce hybride à capture d’hydrogène pour autoriser la cyber-sidération, ce qui m’alerte de tous mes éloignements de la norme par une douleur pénétrante qui me rappelle entre autre qu’il vaut mieux être droitier, et enfin, des implants stomacaux qui analysent en continu mon alimentation et transmettent en instantané l’importance que j’accorde aux légumes génétiquement modifiés, des petits riens selon les chirurgiens qui me font souscrire à un contrat d’entretien et me soumettent à un contrôle tous les deux ans.

 

La maison appartient désormais à l’état et je suis devenu contrôleur, le seul boulot que j’ai trouvé pour vivre en ville. Quand un contrôleur n’arrive pas à boucler le mois, ce qui pourrait m’arriver parce que la solde n’est plus indexée, il obtient un poste mieux rémunéré, celui de juge d’application des sanctions immédiates. Maintenant, j’ai peur de vivre et sous une telle surveillance de tous les instants et gestes, je doute d’arriver à mettre volontairement fin à mes jours. Une forte douleur dans l’épaule, sous l’omoplate droite me punit d’avoir pensé à une telle sortie.  Le mieux c’est que je me persuade d’être déjà mort ! Plus de raison d’avoir peur ! Plier sans penser ! Une bonne mort !

 

 

     

 

              

 

 

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S
Effrayant...<br /> Avez-vous déjà écrit pour les Impromptus ? <br /> Le lien se trouve sur ma page.. mais en ce moment, ils sont en vacances. Cela me ferait plaisir d'y voir se promener votre plume... Vous avez de quoi !
Répondre
T
<br /> Je ne les connais pas. Mais grâce à vous, je vais les découvrir!<br /> Merci !<br /> <br /> <br />