Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Ouf ! La coupe lui fut offerte par cette adorable jeune femme tout de rouge vêtue et blonde à souhait. "La bise ! La bise !" Scandaient les copains sur le stand improvisé. Mais l'hésitation de cette fraction de seconde ne passa pas inaperçue.
Dans le journal local, la "Une" soulèvera ce fait peu habituel. "Valse hésitation pour le gagnant sans visage !"
Le chroniqueur précisait que "si le héros cagoulé n'avait tendu le bras pour serrer la belle, la bise lui aurait été soufflée." (...) "Visiblement surprise de cet empressement, la jolie femme trébuchait à son retour dans les coulisses avec un sourire très éclairé par sa dentition magnifique."
Lui se nommait Ernesto. Mais ce nom célèbre ne dévoilait rien de son identité. Il sonnait un peu latino alors que le jeune homme parlait plutôt avec l'accent belge à chaque fois qu'il donnait la réplique, ce qui était rare. Par contre, tous ceux qui l'eurent approché témoignaient d'un parfum envoûtant qui aurait tendance à rendre euphorique son entourage. C'était à tel point que le "parfum d'Ernesto" l'accompagnait et souvent le précédait à chaque article de presse publié."
"Tout à coup, nous avons senti le parfum d'Ernesto et découvert qu'il roulait dans son tout nouveau bolide, la fenêtre ouverte jusqu'au portique de départ." Lu dans la Gazette du Mont Ventoux.
Et la suite ! "Ernesto auréolé de son aura parfumée n'aura pas seulement gagné la course de côte. Il aura envoûté les admiratrices et lancé à ses trousses bon nombre de sponsors potentiels qui désiraient faire fortune et lui offriraient l'auréole du futur." Il faut dire qu'à Grasse ils ne manquaient pas, ces parfumeurs. Le journal leur appartenait. " Ce soir encore, Ernesto serrait la belle pour une bise méritée. Elle s'en retournait toute émue pour s'abandonner dans les bras de ses camarades."
J'étais de trop petite taille pour tenir le rôle des hôtesses, mais j'avais su me servir de ma tête pour approcher le mystère. Je remarquais avant chaque départ, que les pilotes préparaient soigneusement leur merveille et cachaient avec soins les ateliers mécaniques où s'activait toute l'équipe, sous une tente gigantesque.
J'épinglai ma carte de presse sur ma chemisette légère et déboutonnais les premiers boutons jusqu'à ces avantageuses formes que les hommes apprécient tant. J'évitai le parfum trop prégnant et me contentais d'une simple eau de Cologne pour me sentir fraîche. Je peaufinais mon discours afin de leur donner confiance et qu'ils ne suspectent aucunement des intentions de piratage technique. De toute manière, je n'y connaissais rien et la mécanique ne m'intéressait pas. (Hum ! Je parle des voitures !)
Les cheveux mi-courts, un peu abandonnés au vent, la petite mèche flottante sur le front qui troublait parfois mon regard, les sandales fines avec les lanières à la romaines qui remontaient sur le mollet soigneusement épilé, la chemisette jaune canari quelque peu transparente, mais en contre-jour seulement, la mini-jupe en jean sombre qui m'allait si bien quand elle se posait sur mes hanches étroites, une discrète chaîne dorée avec ce tout petit médaillon qu'il fallait approcher pour en découvrir la symbolique, la carte de presse bien positionnée, toute cette panoplie de la jeune journaliste débutante ne serait rien sans le bel appareil numérique et son gros zoom qui pouvait saisir en rafale un grand nombre de clichés, sa grande lanière pour jouer la bandoulière fatale sur fond de décolleté désinvolte.
-"Ecoute, je n'y connais rien, mon sujet c'est juste le plaisir que vous éprouvez à travailler ensemble dans une équipe qui gagne. C'est le lien qui s'est tissé entre vous jusqu'à ce que vos performances atteignent les sommets. Voilà ! Les relations humaines dans un si petit univers ! D'ailleurs, j'ai besoin de vous pour me présenter à vos collègues." C'est ainsi que j'avais approché le premier barrage.
-"Mademoiselle, vous me paraissez si menue ! Vous savez, c'est un monde très, très macho !" Hésitait le garde, du haut de sa démesure athlétique.
-"Justement ! D'une part, j'ai besoin de votre protection. Vous êtes bien agent de sécurité, non ? D'autre part, je sais que les machos ne sont pas tous des brutes. Je suis même sûre qu'il y a des âmes sensibles !"
Je savais que j'avais fait mouche. Je sentais qu'il me protégeait déjà et qu'il serait fier de me présenter sous la tente. Son regard discret sur ma poitrine avait ému ses pointes et le tissu ne cachait rien de ces émotions.
Il n'a pas hésité. Il a fait signe à son voisin de garder la place et j'ai senti son bras lourd sur l'épaule qui donnait une grande impression de sécurité. Il en profitait pour laisser discrètement descendre sa main sur la peau de mon bras, à cheval sur l'ourlet de la manche, il est vrai très courte. Je tournai la tête et levai les yeux vers son visage pour lui adresser un large sourire de remerciement.
-"Qui c'est ?" Lui adressa un chef avec le plat de sa main tendue pour nous faire face. Sa casquette saturée de transpiration s'égouttait sur le dos par la visière collée sur la nuque.
-"T'inquiète ! Cette jolie journaliste n'y connaît rien ! Elle veut l'équipe, c'est tout !" (Là, je fus obligée de reprendre au vol. Ses propos prêtaient à confusion !)
-"Je souhaite présenter l'équipe qui gagne. Mes clichés devront montrer les liens qui vous rassemblent dans une aventure si merveilleuse !"
Le contre-jour de toute évidence avait son importance. L'homme fit un pas de côté pour se saisir d'une casquette propre et regarder les transparences.
-"Pipo ! Elle n'est pas charmante ?" Demanda l'agent de sécurité en me plaçant dans la lumière que laissait filtrer le pan de drap qui fermait l’entrée, et qu’il tenait à bout de bras le plus haut possible.
-"Oui ! Aller ! Je m'en occupe !" Marmonna le chef avec le geste du revers de sa main qui remit l'agent à sa place.
Pipo passa une main dans ses cheveux trempés en soulevant sa casquette de l'autre. Il fit mine de réfléchir mais se soutenait plus de son plaisir à me regarder que de la probabilité de mon reportage. Je fis bien attention de ne pas observer l'atelier par les ouvertures que laissaient les rideaux et minaudait comme une candide.
-"Vous permettez que je me présente et vous explique le but de mon reportage ?" (Il ne pouvait dire oui et non. Il lui fallut choisir. Et sa réponse me confortait dans la stratégie adoptée.)
-"On ne peut sûrement rien vous refuser ! Vous le demandez avec tant de charme !"
J'ai vu un "s" s'accrocher au dernier mot. Aussi ai-je fait le petit geste de soulever l'appareil photo pour dégager la lanière et celui qui suivit tout naturellement de replacer un peu la chemisette autour du bouton sous tension. Je souris à penser que rarement bouton n’avait tant d’importance. Pipo hocha la tête comme s’il regrettait mon geste !
Je laissai de côté l'objectif de ma visite, Ernesto et son mystère, pour me centrer en grande professionnelle sur l'équipe.
-"Je suis Sophie Savante, et mon thème de prédilection, c'est précisément la vie des petits groupes qui avancent dans une mission singulière. Vous préparez une nouvelle victoire sur cette étape du rallye, comment sentez-vous l'équipe ?" Avançai-je sur le ton très simple qui convenait pour un début d'apprivoisement et l’ouverture la plus large possible. Mais l’ouverture l’engageait vers d’autres préoccupations !
-"Justement, l'équipe est sur les dents et je crains que votre visite ne provoque sinon quelque retard du moins certaines perturbations ! Je ne peux moi-même, mais c'est pas l'envie qui me manque, vous accorder que des tout petits instants." Il s'éloignait en me faisant signe de rester en place.
Surgit Ernesto qui l’appelait sans arrêt : "Pipo, Pipo, Pipo !" Son parfum m'emprisonna. Je souriais mais sans savoir quelle part de naturel s'y introduisait et pensais à ma bonne étoile. Je baissai les yeux, m'assis sur la caisse abandonnée là pour moi. Je tirai sur ma jupe, décidément bien courte, et fis mine de m'occuper de mon objectif numérique alors que j'étais déjà saisie par mon objectif sensoriel. (Un objectif a toujours plusieurs fonctions !)
J'eus l'idée de faire comme si je renonçais à mon reportage. Je remis le zoom en bandoulière, me levai en adoptant une cambrure maximale, et bien sûr, Ernesto me retint. Sa main chaude prit mon coude. Il me tournait amicalement vers lui, ce qui dégageait mon col et faisait briller la petite chaîne dorée que j'avais eu raison de mettre. Il se pencha et je cru qu'il allait me couvrir de baisers. (Partout ! Je m’égarai !)
-"Mais c'est Saint Christophe, sur le médaillon. Mon protecteur !"
Je croyais qu'il parlait pour faire diversion. Sa cagoule blanche laissait paraître ses grands yeux clairs et le début de quelques cicatrices sur les sourcils. Un autre trou montrait ses lèvres finement dessinées et son large sourire que soulignait une dentition parfaite, refaite ai-je suspecté à ce moment là sans oublier de noter que son accent belge paraissait bien léger, comparé à l'accent de Pipo.
Je me serais bien rapprochée de lui tant l'ambiance était aimable, mais une soudaine poussée de vigilance me rappela que ma visite devait lever un voile sur un mystère et que le but n'était pas de tomber dans je ne sais quel piège. Quoique, après tout ! Il y a des pièges dans lesquels on peut regretter de n’être pas tombée.
Pipo revint avec une pochette de documents de grande taille. Il éclaira un panneau mural pour me présenter des radios.
Il m'a semblé dès cet instant avoir tout compris et ma compassion s'adressait déjà au grand miraculé. Les radios étaient insoutenables et je me sentais défaillir mais le parfum vint à mon secours pour que néanmoins l'homme sans visage fût visible, en-visagé. La mâchoire éclatée en mille miettes formait un collier autour du cou. Les tempes, les joues, le front ! Fracturés dans tous les sens !
-"Il y a déjà cinq ans que cet accident nous unit, tous les deux. L'équipe ne tient que parce que nous en sommes les piliers."
Pipo rangeait les documents. J'avais envie de les embrasser. Ils me donnaient plus que ce à quoi je m'attendais. Ils m'entouraient chacun d'un côté et je désirais les embrasser.
Et puis, après tout ! Je pourrais bien les embrasser ! Un battement de cil aurait suffit !
- "Pipo, c'est moi, et Ernesto, c'est lui !" Je ne compris pas. Je les embrassais tous les deux. Ils me serraient affectueusement. J’aurai voulu que le bouton cède !
- " Sophie, tu es la seule journaliste à partager notre secret." dit Ernesto, ou peut-être Pipo.
- " Il ne peut plus conduire. Et chaque course, c'est moi qui la gagne. Mais lui et moi, c'est pareil. Nous échangeons parfum et cagoule, juste pour la course.
Je ne savais plus qui parlait. Mais peu m'importait. Je me sentais bien dans leurs bras.
Oubliés le numérique, le reportage, le stratagème, le décolleté, le médaillon, les petits souliers. Après tout, j'étais si bien dans leurs bras. Je me perdais dans leur parfum !