Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Prends-moi. Je ne te vois pas mais je sens bien ta respiration, ton hésitation. Tu regardes derrière moi comme pour te renseigner sur mon passé, comme pour découvrir une logique à ta surprise. Tes mains sont chaudes, peut-être laissent-elles deviner une inquiétude et la curiosité devant ce gros point d’interrogation qui surcharge tes images. Là, tu vois une situation dont toi-même aurais été le héros malchanceux. Tu espères la revivre avec moi, comme une sorte de feedback sur le scénario, afin de modifier si possible sa chute dans une ambiance qui te serait encore plus favorable. Je suis glacé rien qu’à l’idée que tu puisses faire de moi une raison de te satisfaire. J’espérais tellement que tu m’apprécierais pour ce que je suis vraiment, tout simplement. Mais c’est mon destin, c’est le destin de tous ceux qui me ressemblent.
On s’en sert. On dit aux autres, pour se faire mousser : « Oh ! J’ai trouvé enfin ce que je cherchais. Je m’y retrouvais tellement que je n’ai pas dormi de la nuit. Je l’ai tourné, retourné dans tous les sens. J’en ai jouis comme jamais. Je l’ai effeuillé tout doucement, en déposant mille baisers partout afin de me l’approprier, jusqu’à qu’il soit imprégné de mon odeur. J’ai couché dessus, j’ai glissé dessous, je l’ai pénétré par moment avec douceur, à d’autres violemment. Il a poussé ma curiosité à son comble. J’éprouverais même une extrême jalousie à la seule idée que tu puisses le toucher… Bon j’y retourne. Je crois que je l’aime au point de devenir accro ! »
C’est d’un érotisme incroyable. Pourtant il se cache. Je ne sais pas vraiment à qui j’ai à faire. Je sens cette intrigue permanente qui m’invite à la découverte plus avant. Non, il n’est pas vierge. J’ai repéré quelques traces apparues comme de petites cicatrices bien droites. Elles restent dans un coin, discrètes et complices. D’autres l’ont aimé avant moi. Je le serre fort contre ma poitrine. Mes petits mamelons durcissent à me transmettre un long frisson dans le dos. Par moment il se ferme. Il ne bronche pas. Mais je sais qu’il me regarde. Je sais qu’il me devine. Je sais qu’il me connaît et que son abandon est aussi motivé par une dose de crainte, une petite peur. Il sait que je brûle. Je sais qu’il va brûler. Il sait que je vais le dévorer. Je sais qu’il va disparaître. Il sait que je vais le pénétrer encore. Je sais qu’il va plier, comme pour se fondre en moi. Il sait que je vais aussi m’en imprégner. Je sais qu’il en a envie. Je vais le prendre. Il va me prendre. Nous allons nous emmêler pour ne faire qu’un nœud d’amour virevoltant dans l’air, criant sans réserve, éclatant par tous les orifices de notre joie et de notre plaisir. Je le dévore sans réfléchir. Je bois les paroles qu’il ne dit pas.
Il me dit avale-moi, bois, suce tout ce que je suis, miel, sucre, épice, folie. Lis-moi au delà des mots. Tranche dans le vif. Plante tes griffes dans mes chairs, jusqu’à ma vie. Découpe mon cœur et déguste mon sang. Il me dit qu’il coule. Il me dit qu’il est fontaine intarissable. Il me rafraîchit. Il me réchauffe. Il m’aime. Tous ses trous, tous ses manques, tous ses vides me remplissent d’excitation. Son silence même comble ma sensualité. Il est si jeune et pourtant déjà si mature. Je ne sais plus ce que je dis. Je sais ses mots. Il ne parle pas. Il me parle. Il n’écrit pas. Il est écrit. "Je" est écrit. C’est moi. Pas en miroir ! C’est moi !
Je n’en peux plus ! Je ne veux pas que vous le connaissiez. Je ne veux pas qu’un autre le touche. Je veux le garder. Je l’ai dans la peau. Je brûle. Je le brûle.
Les flammes nous dévoilent tous les deux dans le un qui se consume. C’était notre seule issue.
Dans les cendres, on a retrouvé un point d’interrogation en relief. Une petite bague noircie posait sur la boucle du point. Sur le côté de la scène macabre, les traces d’une boite d’allumettes. Dans une petite crique des Calanques, sur une roche plate, c’est la deuxième victime de l’ouvrage, introuvable chez les libraires. Ca commence comme ça, par la fin.