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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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La marge de l’araignée

 

- Salut ! J'ai reçu le petit livret hier ! Il nous permet de commencer le boulot ! Mais si le scénario me paraît facile à retenir, les notes écrites dans la marge le sont moins !

 

-  Fais voir ! Me dit Cécile en piétinant.

 

- Tiens, là, regarde. "Henri et Paul doivent être séparés de trois mètres et demi." Et là ! "Paul aura le pied droit en avant, mais sans tourner le dos au public ! Cécile le bade !"

 

- (...)

 

- Et ici ! "Une petite marque blanche sera faite sur les planches pour que Jules s'y arrête et soit ainsi visible de plus de la moitié des spectateurs."... C'est incroyable. Pas une seule page de ce  livret qui soit vierge d'annotation marginale.

 

- Oh ! C'est bien dit ! Et la suite ? Her Professor  ?

 

- Cécile ! Tu me taquines mais je vais te donner une suite. Ce sont les annotations d'un metteur en scène dont l'absence sera vécue comme une présence redoutable. En page sept, il écrit : "méfiez-vous : la notation en marge ainsi que les notes de bas de page sont aussi importantes que les textes, sinon plus. En effet, mes notes représentent l’œil que je développe pour que la pièce puisse être vécue au plus près de mon imaginaire. Avec une Sylvia (Cécile) flamboyante, pulpeuse, désirable, pleine d’esprit, charmante jusqu’à l’envoûtement, et dangereuse comme une araignée qui pré-digère sa proie par ses sucs empoisonnés.  "

 

- J'aurais préféré qu'il soit là pour nous aider à monter ce spectacle. L’absence encombre plus encore que la présence. En plus, de toutes les manières de n'être pas là, lui a choisi la pire ! Celle qui oblige chacun de nous à le faire vivre plus encore que s'il était présent. Avec ces notes, il nous contraint à lui donner chair ! Et moi, je dois me résoudre à lui injecter mes sucs destructeurs pour digérer son absence alors qu’il n’est pas dans ma toile.

 

Paul place une main sur sa hanche. L’autre main cache le livret dans son dos.

- C’est ton rôle ! Il est vraiment doué. Tout absent qu’il est, il te fait découvrir ton rôle !

 

- D'ailleurs, il y a déjà six minutes que nous ne parlons que de lui ! Provoque Cécile. Et je sens que mes hormones sont déjà au travail pour la confection de mes sucs vénéneux !

 

- Que veux-tu ? La marge est toujours assez grande pour y laisser ce qui encombre. Elle devrait servir à y loger ce qui doit enrichir le menu. Dans le cas de ce livret, le menu s'est fait si petit qu'il se pourrait bien que la marge le remplace ! C’est renversant ! Mais les bords de la toile que tu tisses sont encore plus dangereux que son centre. Et le menu, le vrai, c’est peut-être lui ! Et toi, l’araignée ! Ou l’inverse ! Tu es prise dans sa toile !

 

- Eh ! Voilà une riche idée ! Acceptons entre nous, pour travailler cette pièce, que le dialogue ne soit que dans la marge. Il est moins important que la mise en scène et que tout le reste, ce qui rend notre metteur en scène si présent. Cécile lève les yeux vers le plafond. Disons que c’est finalement la structure même du spectacle. De cette manière, nous ne réfléchirons plus sur ce qu'est la marge ou sur ce qu'elle n'est pas. L’important pour la toile c’est que les points d’attache ne cèdent pas.

 

- Le théâtre n'est-il pas le jeu dans la marge entre cour et jardin ? Je note la question en bas de la page ! Je note aussi que peut-être tu es amoureuse de lui. La façon dont tu en parles ! On pourrait croire que tu vas le dévorer ! Albert frissonne. Il a peur des araignées !

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