Je m'appelle Dimitri.
Je ne sais plus dire mon nom de famille. Ou plutôt, je ne peux même plus le prononcer. Dans les mois qui ont précédé ma fuite, il m'a fallu prendre des décisions impossibles alors que je venais
d'avoir dix huit ans.
Mes parents travaillaient dans les services de police et leur zèle ainsi que leur bonne conduite furent très remarqués par un supérieur qui les prit à son service. Je sais maintenant que leur
mutation aura bouleversé toute leur vie depuis plus de trois ans, et la mienne puisque je ne les ai plus revus, ainsi que la vie de mes frères et soeurs plus jeunes que moi.
Un oncle dont je ne soupçonnait pas la moindre complicité avec les services secrets m'a une fois téléphoné, peut-être un mois après leur départ. Il me disait que mes parents étaient tenus au
secret le plus stricte et que je ne devais plus compter sur eux. Ensuite, il m'annonçait qu'après ce coup de fil je ne devrais plus jamais téléphoner.
Moi, j'avais quinze ans quand ils sont partis. Je ne suis plus allé à l'école et faisait tout pour m'occuper des trois petits dont j'avais tout à coup la charge.
Au début, j'avais trouvé un travail de commis boulanger juste au bout de la rue. Il me fallait me lever à deux heures du matin mais le boulanger me laissait rentrer à la maison de sept à neuf
pour lever les petits. Juste le temps de les mener à l'école et je reprenais le travail. Vers les onze heures, ayant fini de nettoyer le fournil, je pouvais retourner à l'appartement. Là, je
m'occupais comme le faisait ma mère. Et finalement, mon organisation permettait que tout se passe bien.
Petit à petit, je devenais taciturne. J'avais l'impression que le monde se resserrait autour de moi.
Une fois, le plus petit toussait. J'allai demander au boulanger ce qu'il faut faire mais ses conseils n'ont pas amélioré la toux. J'ai alors cherché dans le bottin le docteur le plus proche et
m'y suis rendu car la ligne téléphonique était coupée. Heureusement qu'il habitait dans la rue voisine. Je lui ai présenté le petit dans l'après-midi mais quand je lui ai dit mon nom, le docteur
nous a dit qu'il ne pouvait rien faire et gentiment conduits sur le pallier. Sur le moment, je n'ai pas compris sa réaction.
Je me suis alors adressé au pharmacien devant l'officine duquel nous étions passés, pour qu'il nous donne le médicament approprié et quand j'ai payé avec la monaie du fond de ma poche, il m'a
remercié et demandé notre nom de famille. Une fois entendu, il nous a prié de ne jamais revenir chez lui.
Moi, je me disais que bientôt je devriendrais boulanger à mon tour, comme le patron. Alors je faisais des efforts. Mais un matin, la boulangère a servi un gros pain à un Monsieur très bien
qui n'a pas payé. Je l'ai vu depuis l'arrière boutique. Elle a même fait signe qu'il lui était très agréable de le lui donner.
Le Monsieur avait un pardessus très long, comme un imperméable, et son chapeau me rappelait celui de mon père, le dernier jour où je l'ai vu partir. Il m'avait juste fait la bise et dit : soit
courageux mon petit ! C'est avec beaucoup d'efforts qu'on devient un homme !" J'ai gardé ces mots comme un trésor dans mon coeur.
Mais, maintenant, ce trésor me consume de l'intérieur. En France où j'ai réussi à pénétrer, je me cache et j'ai peur de devoir un jour présenter mes papiers. Je les ai toujours dans une pochette
sur ma poitrine. C'est là que je sens des larmes, des larmes qui perlent sans arrêt, une pour ma petite soeur dont je ne sais plus rien depuis que des gens de Croatie l'ont prise en charge. J'ai
peur qu'ils lui fassent du mal. Ici, à la porte des Lilas, je vois plein de jeunes filles qui sont abusées, humiliées, traînées jusqu'aux enfers de la prostitution. Une larme donc pour Katherina
! Une pour Vladimir qui, j'espère, a pu s'en sortir. Lui, il s'était engagé dans l'armée, mais depuis la réunification des deux Allemagnes, je ne sais plus rien. Une larme pour lui ! Et puis, une
pour Boris, le plus petit que j'ai laissé tout seul, quand nous avons quitté le petit appartement en donnant les clefs au propriétaire. Lui aussi, il avait un chapeau et une grande gabardine. Il
avait été très doux mais très ferme. "Pour le loyer impayé, ne t'inquiètes pas ! Jusqu'à tes dix huit ans, c'est le boulanger qui avance les sous. Après, tu rembourseras, à ton rythme.
Donc, trois larmes, et encore trois larmes dans mon coeur parce que je ne pleure plus depuis longtemps. Quand la boulangère avait donné le gros pain, j'avais préssenti un virage dans ma vie. Le
lendemain, le patron me demandait de ne plus venir. '"C'est à cause de ton nom de famille ! Tes parents ont fait quelque chose qu'il ne fallait pas faire !" Alors, à seize ans, je décidais de ne
plus jamais dire mon nom. Je me nomme Dimitri, c'est tout ! Et bien vite, mes petits frères et soeurs adoptaient cette même consigne.
Je ne sais pas comment nous avons vécu ces deux années. Les enfants n'allaient plus à l'école. Ca leur était interdit. Le pharmacien ne nous recevait plus. Le boulanger me donnait un pain en
cachette toutes les semaines. Il le déposait la nuit sur le couvercle de la poubelle avant que les travailleurs de la voirie ne la vident. Mes frères et moi, c'était chaque nuit le moment de nos
escapades pour aller chercher de quoi manger. Nous devions aussi aller chercher l'eau de la fontaine parce que les robinets n'en fournissaient plus, dans l'appartement. Nous n'avions d'ailleurs
ni gaz ni éléctricité. Très vite, j'avais enseigné aux petits qu'il fallait se débrouiller tout seul sans jamais dire son nom. Heureusement, Berlin était une grande ville où nous pouvions
nous débrouiller dans le plus grand des anonymats.
Quand le mur est tombé, nous avons fait des amis. C'était une nuit formidable. Pour mes dix huit ans, j'ai tappé sur le mur avec une lourde masse et j'avais l'impression de vanger toute ma vie
d'adolescent. C'était bien la Stazi qui me l'avait volée.
Maintenant, à la porte des Lilas, je survis en travaillant dans le bâtiment. Mais nul n'a jamais entendu mon nom. Ca, je ne le souhaite à personne. Etre sans nom, c'est être handicapé. Ressentir
ce remords d'avoir abandonné les siens, c'est une blessure incessante et non guérissable.
Hier, j'ai cru apercevoir le Monsieur de la boulangère ! J'ai eu si peur que j'ai couru toute la nuit. Des vieux réflexes comme celui là, j'en retrouve chaque jour. Je ne le souhaite à
personne.
Dimitri. C'est tout !