Le livre de l'intranquillité de Fernando Pessoa
Fragment 398
Je sens intuitivement que, pour des êtres tels que moi, aucune circonstance matérielle de l'existence ne peut leur être propice, ni aucun problème de la vie courante connaître
une issue favorable. Si je m'éloigne déjà de la vie pour diverses raisons, celles-ci contribuent également à cet éloignement. Ces mêmes concours de circonstance qui, pour les hommes ordinaires,
rendraient le succès inévitable, entraînent, dès lors qu'ils me concernent, un tout autre résultat, imprévu et funeste.
Cette constatation suscite parfois en moi l'impression douloureuse d'un hostilité divine. Il me semble alors que seul un agencement conscient des faits, destiné à me les rendre
néfastes, peut expliquer la série d'accidents malheureux qui définissent le cours de ma vie.
Il en résulte que dans mes efforts pour réussir, je ne m'acharne jamais excessivement. Si la chance le veut bien, qu'elle vienne à ma rencontre. Je ne le sais que trop, mes
plus grands efforts ne parviendront pas au succès, que d'autres obtiendraient tout naturellement. C'est pourquoi je m'abandonne à mon sort sans trop en attendre. Et puis, à quoi bon ? Mon
stoïcisme correspond à une nécessité organique. Je dois me cuirasser contre la vie. Comme tous les stoïcismes, ce n'est jamais qu'un épicurisme rigoureux : je souhaite autant que possible
faire en sorte que mon malheur m'amuse. Je ne sais trop à quel point j'y réussis, ni d'ailleurs si j'ai réussi une chose quelconque dans ma vie. Je ne sais même pas si l'on peut réussir quoi que
ce soit.
Là où un homme quelconque trouve la réussite, non pas grâce à ses propres efforts, mais grâce au cours inévitable des choses, moi, je ne réussis ni ne peux jamais réussir ni
par ce cours inévitable des choses ni par tous mes efforts conjugués.
Il se peut que, spirituellement, je sois né par une brève journée d'hiver. La nuit est tombée très tôt sur mon être. Ce n'est que dans la frustration et la détresse que ma vie
peut s'accomplir.
Au fond, tout cela n'a rien de stoïque. Ma souffrance n'a de noblesse que dans les phrases. Je me lamente comme une domestique malade. Je gronde comme une mégère. Ma vie est
entièrement futile et entièrement triste.