Je me suis assi sur un banc, tout à côté du lac, où les cygnes se déplaçaient sans bouger, en suivant leur docile reflet, un peu flou, grisé légèrement par les particules en
suspension qui ternissaient l'eau calme. Le temps de ce matin tournait au gris et l'humide imprimait un goût de pluie fine pour, assurément, préparer l'atmosphère. A regarder s'approcher cet
homme, vêtu de couleurs vives et chaudes, je pris conscience de la médiocrité de mon appareil vestimentaire, tant en couleurs qu'en découpes. J'étais neutre, terne, éteint, disparu, communément
travesti de cette tristesse usuelle dont s'affublent les petites gens sans espoir et sans avenir. Chaussures bateau dont le seul nom dit l'usure par habitude, pantalon beige sombre dont les fines
lignes verticales trahissaient son âge par le mimétisme qui du blanc les forçait au beige, comme le font les rides de mon cou qui voudraient se cacher sur un fond uni, chandail côtelé, dans les
bleus outre-tombe, qui cherchait au bout de ses manches trop longues les côtes qui serreraient les poignets, chandail mode serpillère qui s'arrêtait quelque part, pas loin de la taille, sans
netteté, veste grise en pied de poule probablement amochée, dont les épaulettes avaient choisi de ne pas rester sur des épaules qui n'en voulaient plus, chemise bleu pâle au col incertain
qu'aucune banane ne pouvait plus raidir et que nulle cravate ne venait souligner depuis longtemps, ainsi étais-je affublé sans compter sur la gabardine à trop lourdes poches dont la ceinture ne
ceinturait plus faute d'avoir gardé sa boucle. Mais j'étais assis. Et personne ne se doutait de mon ressenti, personne ne me regardait avec mon propre regard et cette honte qui me prévenait de
toute tentative de me lever.
J'étais là et tout à la fois j'emboitais le pas à cet homme gai, au moins dans son apparence d'arlequin. Ses pas n'avaient cependant pas l'allant que l'extérieur laissait
supposer et cela me convenait pour prendre le temps de goûter ce plaisir de le suivre dans une parfaite identification imaginaire. Des poches profondes de son pantalon bouffant rouge, bleu,
jaune, vert et orange, l'homme tranquille tirait des vieux bouts de pain dur qu'il lançait avec parcimonie aux cygnes, et vérifiait dans le mouvement que les bêtes élégantes s'accrochaient bien à
leur heureux reflet. Je prenais soin de l'imiter à chaque fois en plongeant ma main dans la grande poche de mon pantalon rouge, bleu, vert, jaune et orange, et je vérifiais la même scène que lui
avec cette petite charge supplémentaire de vérifier aussi qu'il ne vérifiait pas en même temps que je l'imitais. Cette prise de conscience de mon état de pauvre imitateur me fit souffrir comme si
je découvrais mon impuissance créatrice et mon incapacité à inventer ma vie, pourtant, je la rêvais et ce que je vous raconte le prouve. Heureusement que la nonchalence de cet homme gai me
laissait penser tout à loisir et méditer sur la véracité des perceptions.
De mes yeux, de mes oreilles, de mon odorat et de tous mes sens, et dans tous les sens, je le suivais d'un pas synchonisé quand il se retournait en donnant l'impression
qu'il se doutait de quelque chose. J'eus honte comme un enfant surpris dans ses jeux coquins et irrespectueux. Pourtant je me trouvais toujours assis sur le banc, mais je ne distinguais plus
précisément le rêve du réel, au point que je le voyais maintenant comme un cygne bariolé se déplaçant lentement comme pour rejoindre le reflet qu'il avait imaginé dans la confusion de ses
sensations.
Faudrait-il réfléchir encore, malgré chacun des reflets, et les reflets de chacun, à cette singulière contagion des sensations, ou s'arrêter, couard, aux seules joies légères
de prendre conscience des sentiments que, très généreusement, nous prêtons à l'autre, à tellement vouloir le rendre identique à nos propres reflets dans le miroir de nos illusions imaginaires
?
Il s'est mis à pleuvoir et les couleurs ont disparu avec toutes les sensations éphémères.