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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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Du réel au symbolique


Témoins d'un passage. Témoins de plusieurs passages. Pas sages dans l'attente de l'oubli. La mer efface les traces. D'autre les ont vues. Certains s'en souviendront. La prise de vue leur donnent une vie comme une gravure dans l'argile. Gravure des sages pas.

Que restera-t-il de la vie dont ici les pas  témoignent ? Rien, sinon une trace, une marque que nous interprétons : quelqu'un est passé par là. Des humains ont marqués leur passage.

Il faut empreinter le sable pour que vive dans notre esprit l'un et l'autre qui ont pesé, ou peut-être les trois. La vie était avant. Avant moi.
Et toujours il y a un avant.

L'humain cherche à savoir d'où il vient. Quand il sait, il veut savoir d'où viennent ceux qui l'ont précédé. Nous cherchons l'origine de l'humanité mais nous ne pouvons, dans ce domaine, que créer une mythologie. Dans une plus petite échelle de temps, nous imaginons une mythologie néonatale. N'étions-nous pas bien dans la matrice ? Ne faut-il pas regretter le temps de cette métamorphose intra-utérine ? Y avait-il fusion, effusion, amour, angoisse, peur, joie, quiétude ou énervement ? Y avait-il rejet, dissociation, séparation ? Nous n'en savons rien.

Ce dont nous sommes certains par contre, c'est que de toute cette période restent des traces. Des traces réelles. Des traces dans le réel de notre être vivant. Des traces biologiques et physiologiques. Autant nous sommes capables de donner du sens aux événements qui nous bousculent sur notre chemin d'adulte, autant nous bégayons pour donner un sens aux traces dont nous ne connaissons pas les origines. Et pour cela nous avons recours au langage et à l'usage des symboles pour nous faire comprendre et raconter des histoires à notre sujet.

Le nouveau-né reste prématuré pendant quelques mois. Il est dépendant des siens sans pouvoir donner un sens aux événements. Il les vit néanmoins, il les souffre. Il crie et pleure ne sachant pas si la chose qui le gène vient de l'environnement ou de son être propre. Ses organes sensoriels permettent aux sensations de pénétrer dans son espace-temps singulier. Mais ce qui pénètre n'a ni sens ni direction. Ce qui pénètre n'a pas de forme. Ce n'est rien s'il ne reste pas une trace. La pénétration n'est autre que la trace laissée dans la matière vécue, trace dans le réel. Nul ne sait si la sollicitation a pénétré ou si elle est sortie au travers ses sens.

Avant que le sens ne s'affirme en tant que sens, il n'y a que des sensations.  Sensation d'une ambiance, d'une sécurité, d'un environnement bruyant ou clame, agité ou vide... Sensation d'une force dont l'orientation reste vague, dont la direction n'a aucun sens, et dont l'origine n'est pas découverte ! Ce qui est un signe vectoriel d'un mouvement d'énergie, d'un souffle animé, ou de l'organisation des esprits pour penser selons les voies orientales. La seule manière d'en parler ici, le choix des mots pour illustrer tant bien que mal les propos, cette ébauche de représentation n'est possible que grâce aux acquis éducatifs peu à peu assimilés, langage, manière de penser, croyances... Les acquis nous permettent de parler, de poser des actes, de penser passé, présent et avenir. Mais de nombreux éléments de notre vie restent mystérieux et indépendants de notre bon vouloir...

Le souffle animé n'est pas un acte.

Nous ne produisons pas d'effort pour animer notre souffle. Certains cas sont exceptionnels et présentent une pathologie handicapante, ceux qui respirent mal ou ceux qui oublient de respirer. Le plus souvent, nous sommes animés de quelquechose qui n'est pas représentable mais uniquement vécu.
Nous sommes là, et ça respire.
Comme tout vecteur, pourtant, il aura une origine, une direction et une intensité, mais elles ne sont pas représentables. Aucun mot n'arrive à décrire suffisament cette force.
Par contre il reste des traces. Si nous voyons par exemple un trou dans une membrane, nous en déduisons que quelque chose a percé la membrane Mais nous ne pouvons en dire plus. Et tout ce que nous imaginons à ce propos est très subjectif. La trace est là mais nous inventons tout le reste. Ce qui s'est passé nous échappe. La cicatrice elle même ne parle pas. C'est notre imaginaire qui en raconte quelque chose.

Un des objectifs thérapeutiques est de découvrir ce lieu hypothétique d'où viennent les éléments qui ont laissé des traces. Les mots ne suffisent pas puisque nulle représentation n'est possible de ce lieu qui est de l'ordre du réel.  Dans ce monde du réel, tout est cru, dépouillé, archaïque. Le réel ne ment pas. Le réel, c'est notre bio-physiologie. Ce lieu n'a pas de définition topique, on ne peut en faire une carte, et pourtant c'est de là que viennent les angoisses, que naissent les sentiments profonds, joie, mélancolie, euphorie, spleen, dynamisme, stress... Ce lieu ne peut s'inscrire dans le monde des réminiscenses puisque celles-ci sont représentables par le symbolisme des mots.
Le plus surprenant tient au fait que le lieu en lui-même ne souffre pas mais ce sont les traces laissées dans les circonstances de confrontation au réel qui provoquent des souffrances. Elles se manifestent comme des sensations intemporelles, jamais périmées et cependant toujours prématurées dans la projection vers le futur. Elles se montrent avant même de se répéter. L'environnement est transformé, par nos mots et notre manière de penser, pour produire cette adéquation entre un vécu qui ne cesse de se répéter et une réalité présence qui offrirait pourtant des occasions de changer et de se comporter différemment.

Le retour au passé n'a pas de sens dans la mesure où cette souffrance est présente. Ce n'est pas la souffrance d'un passé, mais bien la souffrance de ses traces. L'anamnèse ne sert à rien (façon de parler), sinon à faire du thérapeute un archéologue égaré sur des fausses pistes et grattant en pure perte un monde sans surprises. Le discours verbal ne pourra pas ouvrir la porte au passage délicat de l'informe au formulé parce que l'informe n'est pas dans le monde du langage. L'informe est ailleurs, dans un monde sans représentation.

La seule matière qui puisse réveiller avec douceur la souffrance par une exploration lente, c'est le réel lui-même, réaménagé dans un cadre sécurisé et réduit, plus contenant, moins rude et sec, moins cru que le vécu archaïque. Et cette matière, c'est notre corps, bercé, bousculé, choyé, frappé, égaré, griffé, adoré, banni, éxilé, humilié, honoré... C'est notre corps enveloppé du monde, traversé par le monde comme l'anneau torique est traversé en son milieu. Le corps n'a pas de limite puisque notre peau même est poreuse, respire et se nourrit des élements qui l'inondent en sollicitations de part et d'autre, puisque notre regard porte loin, puisque notre ouïe saisi les murmures distants, puisque notre nez flaire les parfums comme les dangers, puisque nous anticipons sur les situations ( nous savons si ça va brûler ou si la situation risque de devenir explosive pour un rien) ...

Il s'agit donc de créer des circonstances précises dans la séance thérapeutique, que ce soit en institution ou dans le privé, qui révèlent le mode d'inscription des fameuses traces dont nous sommes en partie tributaires pour toutes nos actions et réactions quotidiennes. Il importe peu finalement que la thérapie soit du type analytique ou psychocorporelle avec ou non l'autorisation du toucher. Il importe peu que les sensations corporelles aient lieu dans un atelier d'écriture ou dans une séance de théatre, de mime ou de bioénergie. Ce qui compte le plus, c'est la capacité du thérapeute à permettre l'émergeance des signaux, et surtout à autoriser leur manifestation dans l'enceinte d'un cadre bien précis. Or, pour maintenir un cadre, il convient de savoir accepter la frustration, surtout de la part du thérapeute qui en est le garant.

- "J'ai décidé de me lever pour te tapper dessus". Crie un stagiaire en joignant le geste à la parole.
- "Si tu fais semblant, c'est OK ! Dans le cas contraire c'est un non catégorique !" Répond le thérapeute ! "Par contre c'est possible de tapper dans le matelas que je dresse entre nous. Mais on peut faire autrement, maintenant que tu as ressenti cette force, et maintenant que tu l'a exprimée, c'est d'en parler."
- "Je ne suis pas d'accord. Je veux te tapper dessus."
- "C'est non ! Trouve une autre solution."
Bouderie ! Isolement ! Ca va durer un moment ! Mais la solution, ce n'est pas au thérapeute de la trouver ! Il trouvera le moment propice pour que le dialogue s'établisse, soit dans les mots, soit dans la création. L'échange se fera toujours dans un monde symbolique où l'être s'efforcera de s'approcher du réel, sans jamais y parvenir. Mais peut-être que la trace prendra sens !

La mise en forme du réel
Donner du sens à l'action pour un "pas sage" vers l 'acte impose que le réel prenne forme. Une des formes des plus élémentaires serait un modelage simple qui sépare le plaisir du non-plaisir. Les traces laissées par le plaisir donnent une impression de repos, de quiétude, d'extase. Nous sommes satisfaits, repus, enivrés. Celles que laissent le non-plaisir créent l'excitation, l'énervement, l'impatience. L'être se tend, s'anime à la recherche d'un nouveau plaisir. Nous pourrions comparer cette alternance primitive à une courbe sinusoïdale qui va d'un extrême chaos au profond anéantissement. La mythologie de la création du monde ne nous donne-t-elle pas cette image du néant que rejoint le chaos comme seules instances, prémisses de toute mise en forme ?

La glaise n'est rien sinon la trace possible de ces passages entre néant et chaos. Cette empreinte appelle comme la sinusoïde à une lecture du réel avec le bout du doigt, ce qui fait naître la perception d'un espace-temps. Toucher le réel serait ma première lecture. Ce toucher me parle en terme d'agréable ou de non-agréable, en bon ou en absence de bon. Il existe la sensation de bon. Il existe la recherche du bon dans le temps de l'absence du bon.

La mise en forme de cet espace-temps dans les perceptions du nouveau-né se voit au goût croissant qu'il prend à découvrir les courbes du sein et à faire durer le plaisir, après quelque temps, fort de l'expérience vécue que la fin de ce plaisir existe réellement et que le repos extatique du repu n'est pas une fin en soi puisqu'il précède sa prochaine quête irrépressible du bon.

 

Cette lecture du réel du bout du doigt sur la courbe du plaisir apporte aussi son lot de moments où le plaisir n'est plus. Le doigt se referme, les poings se ressèrent et le chaos de l'excitation prend forme vers la colère. De l'impression satisfaisante du lait chaud qui parcourt les conduits en prolongement du plaisir bucal, il passe à l'expression de la non-satisfaction. Le cri déjà manifesté à la fin du premier passage de la naissance se revit cette fois comme l'expression même de ce passage du bien-être à son contraire. Le cri est devenu un langage pour autant qu'il soit reçu comme tel par un tiers qui puisse l'entendre. Ainsi naît sens. (Remarquez que le bébé ne pleure pas des chaudes larmes. Il crie et module ses cris !)

La mère est la tierce personne qui berce l'enfant dans l'alternance néant-chaos, elle est ce tiers puissant, (phallique disent les psy)  qui pénètre et se retire à dessein comme nul autre pareil, et qui aussi a des seins que nul autre n'a pareils. (Sourire !) Sein que l'enfant touche, sein qui se prolonge par le mamelon qu'il tête et la colonne de lait qui descend en lui, comme un mât qui étaye le soi ! Massage du contenant et mât sage du contenu ! Force énergétique nourrissante qui vient réchauffer le germe croissant ! Concours de la puissance d'en haut avec la puissance d'en bas ! Alternance de l'inspir et de l'expir, lecture des traces que laisse la vie dans la matière !

L'enfant touche de ses doigts et de sa bouche la ligne balbutiante du passage cahotique de l'informe au formé, du réel qui s'organise en informant le monde des représentations.
(Parenthèse dramatique ! De nos jours, "l'information" que diffusent les media ressemble beaucoup à un gavage déformé pour nous éviter la lecture du réel ! Le message symbolique, plombé par l'image médiatique, essaye de nous faire croire que le réel correspond au monde dont on parle ! Heureusement que le réel nous rattrape quelque fois et nous rappelle sans concession que nous sommes dans l'erreur !)

 

Il n'y a pas de conclusion à la recherche mythologique de nos origines. La tentative de ce texte n'est autre que de noter quelques éléments simples qui font le lien entre les sensations primaires dont les traces ne disparaîssent jamais, et le langage que nous utilisons pour tenter de modeler le monde. Il s'agit bien du passage du réel au symbolique, pont mystérieux que nous ne savons pas avoir traversé un jour. C'est une passerelle de lianes sur laquelle nous évoluons écartelés entre la jungle que nous croyons naturelle et sauvage et ce monde de cinéma que nous pensons avoir créé pour notre plus grand bonheur.

Mais tout ici est manière de parler. Le réel nous échappe encore parce qu'il est bien au-delà du langage, inaccessible et mystérieux. Pourvu qu'il le reste !








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