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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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Le livre de l'Intranquillité fragment 152

 

    Je ne résiste pas à vous faire découvrir ces quelques lignes d'un merveilleux livre, celui de Fernando Pessoa, cet auteur protugais pour lequel vivre et rêver ne sont que deux facettes d'une même "intranquillité" patiente au plus profond de ses sensations. Il s'agit d'un fragment de la seconde version du Livre de l'intranquillité, patiemment rédigé pendant plus de vingt ans (14913-1935) sous le pseudonyme de Bernardo Soares. Chaque lecteur peut se regarder avec étonnement dans certains fragments qui le racontent avec une intensité jamais égalée. C'est ce qui m'arrive et ce que je voudrais vous faire partager.


Fragment 152


   " Je reste toujours ébahi quand j’achève quelque chose. Ebahi et navré. Mon instinct de perfection devrait m’interdire d’achever ; il devrait même m’interdire de commencer. Mais voilà ; je pèche par distraction et j’agis. Et ce que j’obtiens est le résultat, en moi, non pas d’un acte de volonté, mais bien d’une défaillance de ma part. Je commence parce que je n’ai pas la force de penser ; je termine parce que je n’ai pas le courage de m’interrompre. Ce livre est celui de ma lâcheté.

La raison qui fait que j’interromps si souvent une pensée par un morceau de paysage, qui vient s’intégrer de quelque façon dans le schéma, réel ou supposé, de mes impressions, c’est que le paysage est une porte par où je m’échappe et fuis la conscience de mon impuissance créatrice. J’éprouve le besoin soudain, au milieu de ces entretiens avec moi-même qui forment la trame de ce livre, de parler avec quelqu’un d’autre, et je m’adresse à la lumière flottant, comme en ce moment, sur les toits de la ville, mouillés sous cette clarté oblique ; à la douce agitation des arbres qui, hauts perchés sur les pentes citadines, semblent tout proches cependant, et menacés de quelque muet écroulement ; aux affiches superposées que font les maisons escarpées, avec pour lettres les fenêtres où le soleil déjà mort pose une colle humide et dorée.

Pourquoi donc écrire si je n’écris pas mieux ? Mais que deviendrais-je si je n’écrivais pas le peu que je réussis à écrire, même si, ce faisant, je demeure très inférieur à moi-même ? Je suis un plébéien de l’idéal puisque je tente de réaliser ; je n’ose pas le silence, tel un homme qui aurait peur d’une pièce obscure.  Je suis comme ceux qui apprécient d’avantage la médaille que l’effort, et qui se parent des plumes du paon.

Pour moi, écrire c’est m’abaisser ; mais je ne puis m’en empêcher. Ecrire, c’est comme la drogue qui me répugne et que je prends quand même, le vice que je méprise et dans lequel je vis. Il est des poisons nécessaires, et il en est de fort subtils, composés des ingrédients de l’âme, herbes cueillies dans les ruines cachées de nos rêves, coquelicots noirs trouvés sur les tombeaux de nos projets, longues feuilles d’arbres obscènes, agitant leurs branches sur les rives sonores des eaux infernales de l’âme.

Ecrire, oui, c’est me perdre, mais tout le monde se perd, car vivre c’est se perdre. Et pourtant je me perds sans joie, non pas comme le fleuve qui se perd à son embouchure - son seul but, depuis sa source anonyme -, mais comme la flaque laissée dans le sable par la marée haute, et dont l’eau lentement absorbée ne retournera jamais à la mer. "

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R
J'aime beaucoup ce passage " Il est des poisons nécessaires,..., composés des ingrédients de l'âme, herbes cueillis dans les ruines cachés de nos rêves, coquelicots noirs trouvés sur les tombeaux de nos projets, longues feuilles d'arbres obscènes, agitant leurs branches sur les rives sonores des eaux infernales de l'âme."
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