Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Echangées entre nous par l’usage des ces « trucs » symboliques que nous appelons les mots, nos idées nous permettent de construire un monde imaginaire par le biais de quelques représentations.
Nous imaginons par exemple un déroulement linéaire du temps, d’une vie, ponctuée par des évènements notoires comme la naissance, les premières amours, ou encore le dernier soupir qu’il nous est difficile d’envisager. (Tiens ! Un mot bizarre ! Envisager !)
Nous construisons un monde où commercent les gens dans leur conduite plus ou moins réglée selon un sens commun, (mais pas toujours). Nous donnons du sens aux évènements selon les représentations de la situation et selon les anticipations sur l’action. Nous élaborons des théories sur la vie et nous inventons des mythes au sujet de nos origines. Nous nous rassurons.
Si l’événement sert de borne sur la route, au point que nous parlons par la suite d’un avant et d’un après, le traumatisme lui ajoute quelque chose. Il en fait un événement indescriptible de notre vie. Le traumatisme n’a pas de sens et s’il borne néanmoins la route, c’est plus par une absence qui laisse des traces que par un élément concret comme un menhir le serait le long du chemin. L’absence ne peut se représenter. Elle n’est pas envisageable sinon à lui signifier la forme informe d’un trou quelconque. On parlerait du visage informe de l’absence comme de ce qui informe qu’il n’y a pas de visage à l’absence. (Renversant !) Pourtant cela laisse plus qu’une trace sur la voie. Le traumatisme détourne le chemin, crée une cassure, une faille, une perte, un irrémédiable trouble que nul mot ne pourra jamais décrire et encore moins expliquer.
L’angoisse accompagne le traumatisme dans un premier temps, angoisse d’anéantissement, angoisse de n’y pas pouvoir survivre. Dans un second temps, l’événement provoque le souvenir du traumatisme et l’affect d’angoisse qui l’a accompagné. L’événement, si mineur soit-il crée une nouvelle angoisse. Mais de quel traumatisme s’agit-il qui fait que le moindre événement, comme la présence d’une araignée ou le frôlement d’une chauve-souris, provoque la manifestation d’angoisse, laquelle est souvent très disproportionnée en rapport avec la gravité de l’événement ? Parfois la situation peut sembler évidente, pour ceux qui se contentent des apparences. Une jeune fille me confiait ne plus pouvoir dormir dans un lit depuis ses quinze ans. Ceci lui était arrivé que juste après le départ de sa mère pour la journée de travail, elle trouva son père décédé dans le lit.
Nous avançons très vite que c’est un traumatisme qui laisse sans voix, qui sidère, qui anéantit, qui tétanise, qui n’a pas de sens. Il fait effraction dans l’appareil psychique. Il dérègle l’appareil à penser. Mais le fond du traumatisme, c’est ce dont la jeune fille ne peut pas parler puisqu’elle vit encore l’angoisse du lit.
Peut-on néanmoins envisager un mythe du traumatisme originel, celui qui aurait provoqué l’angoisse originelle, au point que sa réminiscence suffit à angoisser ? Les moments de sidération futurs nous donnerons en effet à la revivre. Envisager est bien le mot clef qui nous relie à ce moment-même au fait qu’il existe de l’inenvisageable dans le traumatisme comme dans le mythe. C’est une construction a posteriori, fiction qui fait fonction d’envisager.
Essayons de nous représenter dans le douillet confort d’un jacusi, sans aucune perturbation. Nous ne parlons pas et sourions. Nous sommes bercés dans la nonchalance et oscillons entre l’état de béatitude et l’hypnose de quelque rêve éveillé. Quelle idée folle celle de prévoir une fin à ce délice !
Un raz de marée survient, comme une bombe. Nous ne distinguons plus les paroles des cris, ne des bruits. Nous sommes emportés dans un flot invraisemblablement violent et cela dure assez longtemps pour que nous soyons dans l’obligation de chercher de l’air. Le monde que nous découvrons nous est totalement inconnu. Il est fou. Nous crions. C’est la seule motricité qu’il nous reste. D’ailleurs nous ne savons plus qui nous sommes ni si nous sommes encore. Nous avons changé de corps, nous sommes totalement démunis, dépourvus de tout, sans l’ombre d’une initiative possible, dans la plus grande dépendance qui soit.
Froid ! Chaud ! Mouvement ! Ballottement ! Cris ! Rires ! Soutien ! Pleurs ! Chocs ! Bercement ! Abandon ! Lait ! Piqûre ! Chatouille ! Eau ! Bain ! Lumière ! Ombre ! Forme floue ! Couleur ! Noir ! Peur !
C’est indescriptible. Perte irrémédiable de la chose qui avait empêché de ressentir l’effroi, de vivre cette sensation de détresse absolue. Dormir. Echapper. Se bourrer. Rêver. Voilà l’issue. Tout est bon pour retrouver l’état de béatitude.
Nous avons bien des difficultés à envisager le traumatisme de cette naissance. Envisager, impossible ! C’est pourquoi nous en faisons un mythe. Les mots ! Il n’y en avait pas. Un seul servait de repère, le prénom dont la sonorité rythmait nos soupirs. Puis un visage peu défini, mais qui faisait un bruit agréable, celui d’un mère qui entourait. Heureusement qu’elle était là ! Au début, elle était toujours là ! Enfin presque ! Parce que le temps de félicité fut plutôt court ! Toute la construction psychique va consister à séparer les éléments du chaos, dissocier les objets qui s’en vont et s’en reviennent de ceux qui restent là, comme ces petites mains qui ne flottent pas loin.
Il n’empêche que nous ne pourrons jamais parler du temps de sidération maximale que nous avons vécu là !
- Oui ! Ca s’est bien passé ! Il est sage !
- C’est eux qui le disent ! Ca les rassure ! Sinon ils risqueraient des petits moments d’angoisse et ça leur rappellerait des mauvais souvenirs !
Bien sûr, c’est une fiction ! Et comment pourrait-il en être autrement ? Le mythe se rencontre dans la recherche de nos origines et le futur s’envisage comme un retour au nirvana ! L’angoisse, c’est que nous savons tous qu’on risque de ne pas y arriver ! Mais nous jouons à ne pas le croire, ce qui fait de nous des gens très créatifs.
Evénement, accident, peur, traumatisme, angoisse, anxiété, anéantissement, sidération, temporalité. Nous sommes suffisamment nombreux pour détenir tout le savoir dont nous avons besoin pour nos échanges. Chacun peut lever un mot parmi ceux-ci ou d’autres et s’en servir pour raconter une histoire, même si elle ressemble à la sienne.