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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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Les dires au singulier

Personne ne sait ce qu’il dit !

Voilà bien une affirmation nette qui pourrait embrasser toute la vérité.

 

Il suffit d’un seul qui prétende savoir ce qu’il dit pour que cette proposition n’embrasse plus toute la vérité.

Cela n’est pas étonnant puisque "tout" ne pose pas question.
En effet "tout" n’existe pas. 

Mais n’est pas là encore une vérité cinglante qui ne prend appui que sur la négation ! "Tout" n’existe pas !    Le plus surprenant, c'est que ce fait nous échappe le plus souvent. (Remarquez ici ma précaution à ne pas dire toujours !) Cela nous échappe au point que nous avons cette prétention exacerbée de penser que vérité et mensonge sont bien différenciés.   Nous savons de plus que toute vérité n'est pas bonne à dire !     Voici l'exemple d'un court dialogue entre  un jeune homme et sa sœur aînée.  

"Je te dis la vérité ! Durant toute mon enfance, j'ai été maltraité par des parents odieux !" Ce à quoi répond la grande sœur : "mais pas du tout ! Ta mère et moi t'avons chouchouté un maximum car tu étais le petit dernier, le benjamin, et je te dis la pure vérité, c'est que nous avons tout fait pour ton bonheur !"

Là, vous entendez bien qu'aucun ne sait vraiment ce qu'il dit. Et pourtant,
quelle banalité ! Quel échange fréquent, pour peu que nous prêtions une oreille attentive aux plaintes !


Vous pouvez vous demander pourquoi je suis parti sur cette piste, outre le fait maintenant acquis que je ne sais pas ce que je dis ?    C'est pour illustrer la trace laissée par le négatif, dans cette constitution illusoire d'une identité singulière, construction imaginaire du moi. En effet, que revient à dire "j'ai manqué d'amour", dit au passé, si ce n'est "il me manque ce que j'aurais voulu recevoir !", dit au présent. Perception bien vivace et mobilisatrice que cette illusion, bien présente, à propos de quelque chose qui n'a jamais existé : "ce que j'aurais aimé recevoir !"    Une dame se plaint un jour en entretien au sujet de sa vie de couple. Elle me dit,  et c'est merveilleux, pour résumer sa perception présente : "C'est tellement loin de tout ce que j'aurais aimé que ce soit !"    Vous remarquerez que ce discours ne peut être énoncé qu'avec un grand décalage chronologique dans le futur.

 

  La dé-ception n'est en effet que la per-ception a posteriori d'un manque. Il a fallu pour cela que "tout " n'arrivât pas.   

C'est bien le fait de manquer qui nous anime. Et ce manque est manifeste dans le langage.
Il est même constitutif de la structure du langage.


Nous sommes pris dans les nœuds du filet du langage.
 

  Qui n'a pas remarqué qu'un filet de pêcheur est constitué de trous beaucoup plus grands en superficie que nœuds et cordages. C'est pourtant la structure qui permet d'accrocher le poisson.

Eh ! Bien ! Le poisson, dans le langage, c'est le sujet parlant. Il est pris dans le filet bien avant sa conception. Combien de projets sont élaborés avant sa venue ? 

  Il n'y a qu'à voir le branle bas le combat dans les faits et dans les discours pour mesurer tout l'espoir projeté sur le futur petit d'homme ! Et c'est précisément ce tout espoir qui sera déçu par la suite, heureusement dirais-je, (je vous dirais pourquoi), car le petit d'homme se révèlera très vite être un autre qui ne répond pas à toutes les attentes.  


Oh ! C'est un petit garçon ! J'aurais tant aimé que ce soit une fille ! Oh ! Il a les yeux bleus comme la grand-mère de mon côté ! J'aurais préféré qu'il tira plutôt de ceux de l'autre côté ! Et en plus il ressemble fort au grand père, ça promet ! Une autre encore : il a tout de son père !

 
Dans la psychologie humaniste, il est question de considérer le sujet dans sa totalité. On dit "conception holistique."

Mais qui aurait déjà rencontré un sujet dans sa totalité, s'étonne Jacques Lacan. Séminaire II "Le moi…" 1978, p. 284. Il nous faut considérer "le sujet, non pas dans sa totalité, mais dans son ouverture", (comme d'habitude, ne sachant pas ce qu'il dit ! Voire sachant très bien ce qu’il ne dit pas !)         

 

Au fond, le JE de l'énoncé, (ce que je crois être moi, dans mon imaginaire,) éclipse le JE du désir, (le sujet inconscient que je ne connais pas, symbolique celui-ci !) éclipse essentielle au point qu'il "ne sait pas ce qu'il dit tout simplement parce qu'il ne sait pas ce qu'il est." Séminaire II "Le moi…" 1978, p. 285 

Voilà bien une singularité, celle de se sentir un sujet parlant qui ne sait pas ce qu'il dit parce qu'il ne sait pas ce qu'il est !  

Mais revenons d'abord au poisson. Il est pris par le filet et s'en détachera grâce aux bons soins du pêcheur. Tandis que nous, nous sommes pris dans le filet comme éléments de cordage, de nœuds et de trous desquels nous ne sommes pas prêts de nous échapper. Le filet c'est nous-mêmes qui parlons pour le maintenir sans cesse en bon état.             

Nous n'avons de cesse de nous constituer en être parlant, et ce, en parlant. Nous n'avons de cesse de nous prendre dans nos paroles. Et chacun d'apporter sa maille, son œuvre, avec ses capacités et surtout avec ses désirs dont le premier est le désir d'être désiré par l'autre. Mais bien sûr, je désire être désiré par l'autre selon ce que j'imagine moi-même qu'il ait à désirer.  
 
Pour illustrer toute cette imagerie, si c'était possible, j'écris, et même parfois je crie. Je parle et je tisse un discours dont les mailles sont la langue, la mienne (que peut-être vous ne comprenez pas), et dont les nœuds sont les signifiants, ces sonorités en forme de mots, symboles qui se relient entre eux pour donner du sens. Mais ce sens n'est pas identique pour chacun.
 
Si maintenant, hors de propos, je dis "bâteau" ! A quoi ça rime ?

Mais c'est ici ma singularité, et aussi la singularité de chacun, c'est que "bâteau" se relie à d'autres signifiants selon un certain discours, celui qui parle de moi, (imaginaire), lequel moi éclipse, on l'a vu, le sujet inconscient, (symbolique). 

 

C'est pour cette raison que le sujet est "barré" pour Lacan. Cette liaison, cet accrochage dans le filet des signifiants est déjà élaboré en moi avant l'énonciation.

 

Le "bâteau" évoque pour moi une aventure bien précise. Et j'imagine que l'expérience se fait aussi en chacun de vous, même si l'énoncé diffère par la suite, si vous vouliez en parler, de l'histoire à laquelle vous avez pensé.

Freud, (Sigmund, pour les intimes), l'avait bien repéré. L'association libre n'est autre que l'émergence de la chaîne des signifiants. Lettre à Fliess, n° 52. Cette chaîne, par association, se lie de façon singulière, en fonction de notre histoire, de notre vécu, de notre langue, de notre ouverture (que Lacan appelle aussi refente), de notre désir, et de notre disposition.
 
Il n'y a donc pas lieu de comparer des singularités entre elles.

 

 
Pas plus tard que la semaine dernière, à la télé, l'homme annoncé comme le plus grand du monde, disait ceci : "prendre la mesure de ma taille est pour moi une atteinte à ma dignité (…) Je ne suis pas une mesure ! Je suis un être humain !"

 

 

Je finirais là dessus. C'est possible de comparer des unités, chacune étant un élément de catégories. On peut classer et répertorier, longueurs, vitesses, poids, forces, travail, volumes, énergie (…)

 Par contre, la singularité n'a rien à voir avec l'unité.

 

Si le UN se pose en terme mathématique et supporte la comparaison avec le DEUX, le singulier par contre ne supporte aucune manipulation mathématique. C'est la raison pour laquelle toutes les statistiques sont fausses qui concernent l'humain. Ce qu'on peut tourner autrement : aucune ne peut approcher la vérité du singulier. 

Il y a une grave atteinte à la dignité humaine quand, pour quelque raison que ce soit, l'humain est considéré comme simple matricule parmi d'autres, unité d'un ensemble dont il ne fait pas partie, sauf à accepter une perte de dignité. Il dira cependant dans un sursaut de lucidité, et sur un mode revendicatif : "je ne suis pas que ceci ou cela !"

En ce sens, l'être humain n'existe pas sinon dans mon imaginaire. Et c'est ce que Freud a bien perçu en traitant sa métapsychologie de fiction, simple modèle d'étude pour mieux appréhender le phénomène humain. 
 


Le drame qui se vit de nos jours tient en ceci que la singularité est tenue pour ennemi numéro un de notre société, alors que l'individualisme est stimulé.

 

Le langage est attaqué s'il se constitue en discours non politiquement-correct. Le pouvoir, même en démocratie, subit cette dérive qui consiste à tout mettre en œuvre pour qu'on ne parle plus que d'une même voix. Mais s'il n'y a plus qu'une voix, alors, il n'y aura plus qu'un seul discours, et c'en est fini de la singularité. L'idividualisme ne sera plus que la seule capacité de participation au discours univoque avec cette obsession d'y dissoudre toute singularité. 

Les dires au singulier se supportent de la toute première négativité : "Je ne suis pas que ceci ou cela !"  Le sujet de cet échange se trouve amputé non seulement des dires, mais aussi du singulier par un dire univoque qui écrase toute singularité. 
Nous avons à cœur, de révéler l'être singulier de chacun des sujets parlants au travers de la variété des dires. Ils ne sont pas à considérer comme contradictoires, mais comme trace des vécus singuliers. C'est une richesse infinie.
 
 

Sur ce, je m'arrête et vous souhaite une longue et fructueuse lecture.

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