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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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lettre à son père

Comme je lui ressemble ! La vie, ne le satisfait pas et ne le fera jamais. Sa conscience à ce sujet dépasse toute connaissance. Son âme, comme l’oiseau en cage, chante le désir de trouver la direction de son pays d’origine. Il sait que là-bas, très loin, se répand la terre d’où il a dû fuir. Peu lui importe alors les détails de son quotidien, ou les agitations de ses voisins, ou même les préoccupations de chacun des siens.

Troublé par les reproches qui lui sont adressés à ce sujet, il ne sait que répondre, car nul ne le comprend.

Nul ne peut entendre la lassitude le l’être qui attend et souhaite le calme pour attendre encore, se tendre vers l’avenir incertain, prendre même l’incertain du futur comme lieu de l’exil. Comme la judéité l’exil n’est pas rien, surtout quand il paraît évident qu’il ne faut pas en parler. Mais dans la peau, dans le cœur, dans l’âme aussi, une trace brûle de toute sa longue histoire et souffre du gommage acharné qui tente en vain de l’effacer. La honte d’avoir vécu sans le mériter ronge dans ses veines même sa naïveté quant à la vie.

C’est cela qui rend les choses si difficiles, c’est la fin de la naïveté. Et pourtant qui peut dire ce qu’est la vie ? Mais les naïfs ne s’y hasardent pas. Ils la vivent du mieux qu’ils peuvent. Ils ne savent pas combien ils doivent subir le conditionnement médiatique. Ils ne savent pas non plus combien ils devront payer pour s’être vautrés dans la frénésie du confort. Ils ne savent pas non plus qu’ils sont avant l’heure les bourreaux de leur progéniture et les prédateurs des richesses du globe. Bientôt, il n’y aura plus d’air comme le montrent les images japonaises où des humanoïdes masqués se pressent dans la rue. Bientôt, il n’y aura plus d’eau puisqu’elle ne sert plus qu’à alimenter les folies douces de quelques privilégiés dans les déserts, comme le montre Las Vegas. Bientôt, il n’y aura plus de richesses fossiles, ni de blé, ni de maïs, ni de soja, ni de riz, parce que tout sera transformé en énergie pour les nantis, mais pas pour les quatre cinquièmes de l’humanité qui meurent silencieusement. Quand quelques uns se vautreront sur la lune ou sur mars, la terre se dépeuplera. La variété des espèces, à chaque étage de la chaîne alimentaire, s’appauvrira au point que le désert prendra tout l’espace.

Nous ne serons plus là, mais nous aurons participé à l’impardonnable solution fatale, sans même nous en rendre compte, espèce par espèce, soigneusement, méticuleusement, selon les méthodes que nous haïssons sans nous révolter, en laissant nos gosses seuls avec l’image ravageuse qui se charge de leur éducation, l’image d’un rêve qui n’en finit pas d’échapper. Le culte du veau d’or a pris des proportions incomparables et la marche arrière ne suscite que du mépris, comme à Sodome, pour le prophète qui ne peut sauver que sa tête et une toute petite partie de sa famille. (On lit que la punition de son épouse fut assez salée !) Aucune image, aucune icône, aucune représentation ne peut grandir qui que ce soit, parce qu’elle remplace son propre imaginaire par un à peu près stéréotypé dont le seul but n’est plus maintenant que l’abrutissement des masses crédules, au profit immédiat de ceux qui instrumentalisent tout ce qui les touche, et tous ceux qui les approchent, soit-disant libres de consommer ou non.

L’espoir ne sert plus à rien parce qu’il est ridicule, l’espérance n’apporte pas grand chose par ce qu’elle est suspecte. Seule la mort peut sauver, mais la mort que chacun s’organise. Rentrer dans le rang en est une comme s’engager dans la résistance. Encore faut-il le savoir. Ne plus rien faire en est une autre à attendre que la fin soit proche comme s’activer jusqu’à l’épuisement ou courir le marathon. N’avoir plus de pensée accrocheuse ni même de désir important, n’avoir plus de regard ni d’écoute car ils obscurcissent la méditation.

Méditer sur rien, voilà bien une mort certaine. A moins que ce ne soit la vie !

Méditer et adorer sans bruit, sans objet de culte ni gain à recevoir ni promesse à rechercher. La lumière n’est-elle pas ailleurs qu’autour de soi ? Le sombre n’est-il pas attendu avec envie et crainte mêlées ?  La lune ne revient-elle pas périodiquement rencontrer le soleil ? Le cycle des jours, des semaines, des mois, des années ou des saisons ne nous sert-il pas de sécurité ? La terre qui nous soutient ajoute à cette paix jusqu’au moment où elle nous engloutit ! Un petit sommeil, une petite collation, un petit toit et quelques habits pour ne pas avoir froid et pour pouvoir se présenter à quelques autres. Voilà le nécessaire. Le reste n’offre guère d’intérêt. Et pourtant nous n’arrêtons pas de nous inquiéter pour toute chose futile, jusqu’à protéger d’un film la moquette qui protège le carrelage, ou encore poser des tapis sur la moquette qui cache le lino, lequel recouvre le revêtement d’origine, comme cela se fait dans les camping-cars ! Le rêve de l’escargot qui voyage avec sa maison !

L’homme est fou. Il est bien fou. Et ce qui me rassure, c’est que je suis aussi fou au point d’en faire partie encore, faire partie de cette folle humanité déshumanisée et riche en brutalité. Mais il n’y a là que pléonasmes. L’humain est brutal. Il ajoute à la violence de la vie et de ses actes l’intention de nuire pour son unique profit, et c’est bien cela la brutalité. Aucune espèce animale n’a inventé de la sorte la brutalité, même si la violence est en partage dans toutes les vies. Rien hélas n’est plus humain que le fait de la brutalité !

Voilà les nouvelles qui l’intéressent, je pense, et c’est pourquoi je ne lui en donne pas d’autres. Quand ça va mal, je n’ai pas envie d’en parler. Quand ça va bien, c’est vite fait. Mais la réflexion d’un être qui se débat dans ce monde étrange est un sujet qui peut l’intéresser. Etrange ! Il sait ! Etranger à sa vie, il connaît ! Errant comme un flâneur sur un chemin tracé pour un autre ! Erreur des pas qu’il prend pour les siens alors que les empreintes marquent l’avance de celui qui l’a précédé ! On pourrait dire : emprunté de marcher dans ses pas !

            Oui ! Il a marché avant moi ! Lui aussi dans un autre monde ! Pourtant, les coups de feu n'étaient pas fictifs ni virtuels . Mais la brutalité reste la même, sans limites, même si ses manifestations suivent la modernité !
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