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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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LA FEMME DU DEHORS

LA FEMME DU DEHORS

Cette écriture nouvelle est celle d’une amie qui participe à l’atelier d’écriture de la MEL : Maison de l’Ecriture et de la Lecture, à Marseille : Claude Romashov

 

Je l’entends qui frappe à ma porte. Un coup. Tout léger d’abord. Je ne suis pas sûr de l’avoir entendue. Un coup imperceptible aussitôt porté par le vent et puis ses poings martèlent le bois…

Je sais que si j’ouvre la porte, c’est la nuit sans étoiles qui s’infiltrera chez moi. Les bruits sont certainement le fruit de mon imagination. Le vent est si capricieux en automne. Il ne s’apaise pas et la pluie se déchaîne et cingle les volets qui sont de vieux panneaux de bois à la peinture écaillée. Ils ne me protègent pas des dangers de l’extérieur, du monde que je redoute depuis que je me suis enfermé dans cette demeure. Le froid et l’humidité remontent des murs lépreux. Tout est laid et sinistre en ce lieu mais c’est là que j’ai choisi de vivre et je sais pourquoi.

J’ai voulu m’isoler, essayer d’oublier celle que j’ai aimée d’un amour fou, celle qui m’a trahie. Nous étions pourtant si heureux ensemble. Chaque jour qui passe m’éloigne un peu plus de son parfum, de la blancheur de sa peau, de ses gestes chaleureux et doux. Je la cherche dans chaque détour de ma pensée, dans la nature qui me la ramène sans cesse. Dans le souffle du vent, dans la cassure d’une branche qui rappelle notre histoire. Je ne sais pas ce qui a pu se passer. Je ne voulais peut-être pas voir le temps qui use les amours les plus belles.

 

Je l’avais rencontrée un soir de pluie. Elle était jeune et impulsive comme un jeune chien. L’eau dégoulinait de sa chevelure quand elle je l’ai croisée à un carrefour. J’ai proposé de la raccompagner chez elle et à ma grande surprise, elle a accepté de suite. Moi je suis tombé immédiatement sous le charme de sa jeunesse, de son enthousiasme et de la candeur de son esprit. Ce soir là, elle m’a dit que j’étais un homme charmant, et plus tard, le père qui lui manquait tant. Comme je m’en offusquais un peu, elle a ajouté que j’étais un amant attentionné et je la croyais. Nous nous sommes vite installés ensemble. Elle continuait ses études et moi, je la comblais financièrement bien-entendu mais surtout j’étais son équilibre, l’épaule sur laquelle elle pouvait se reposer en toute confiance. C’était si joyeux, un amour pétillant et jeune comme un feu de bûches.    

J’étais aveugle. Je pensais que c’était suffisant. Je n’avais pas compris qu’on n’enferme pas les oiseaux dans une cage dorée. Elle a trouvé étouffant les bras que je serrai autour d’elle. Elle voulait un peu de liberté et puis finalement prendre du large.

Moi, je ne voulais rien voir, ni rien entendre. Je n’ai pas eu de soupçons quand elle m’a présenté ce jeune garçon étudiant comme elle. Il était parfaitement insignifiant. Je n’ai pas vu le danger. Elle n’a pas vu le danger… Quand elle a voulu me rendre les clés de notre nid d’amour, je ne l’ai pas supporté.

Et puis pour oublier, j’ai loué cette vieille bâtisse. Je suis devenu amer et incompris. Personne ne me parle puisque je n’ai pas de voisinage. Je suis seul avec son corps imprimé dans ma chair et dans ma tête. Parfois je souhaite qu’elle revienne, elle revient d’ailleurs dans mes rêves.  Au réveil, je me dis que c’est impossible. On ne reconstruit rien sur les ruines du cœur Elle a tout gâché. J’avais tant à offrir… Les larmes coulent sans que je ne puisse les retenir. Un amour qui meurt est une chose terrible. Mais plus encore, le remords qui me serre la gorge comme un étau.

 

Je l’entends qui frappe plus fort. Je ne veux pas lui ouvrir mais je sais qu’elle ne me lâchera pas. Elle revient encore, obsédante et opaque comme la nuit qui enveloppe les murs de ma demeure. Je ne veux pas rallumer le feu pour elle. Je ne veux pas lui ouvrir mes bras. Je connais trop sa peine et ses larmes. Je l’entends gémir sous les assauts du vent. Je sais qu’elle a froid, je sais qu’elle a mal. Elle passe sous mes fenêtres et j’aperçois son ombre blanche à travers les panneaux disjoints de ma porte. Elle siffle que je suis une créature inhumaine, que je n’ai aucune pitié, aucun amour à donner.

 

Sa douleur et ses plaintes me déchirent jusqu’au tréfonds de l’âme. Avec le temps elle aurait dû oublier ce que j’ai fait. Notre amour est mort et enterré. J’en éprouve une lancinante tristesse mais je ne peux plus rien pour elle puisque c’est moi qui l’ai tuée. Alors je ne comprends pas pourquoi, tous les soirs et par tous les temps, elle revient, auréolée et transparente, frapper à ma porte.

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