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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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L’occupation 58 : Le mur sur scène

  Octobre 2009

 

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

 

Sur scène, un grand pan de mur en béton. Il trace une diagonale depuis les premiers rangs de l’orchestre, jusqu’au dernier rideau, tout au fond de la petite scène, dans une perspective exagérée qui fait croire que son franchissement est impossible tellement sa hauteur paraît démesurée. Nul ne sait ni ne voit ce qui se passe derrière le mur. Mais chacun imagine que les maçons qui l’ont dressé restent omniprésents pour le protéger, déterminés pour le garantir, immobilisés pour le garder debout. Des caméras de vidéo surveillance, tous les deux mètres témoignent de leur activité. Tout s’enregistre de l’autre côté, et chacun peut calculer la mobilisation en hommes, en technologie, en énergie et la patience à laquelle doit s’astreindre l’occupant pour veiller à sa sécurité, la sienne et celle du mur. L’occupant est très occupé.

 

L’acteur, l’occupé, s’occupe à décorer le mur. Il dessine l’histoire de son peuple, note le nom des villages détruits, fait le portrait de ses martyrs, caricature les dignes gagnants du prix Nobel de la paix. Il peut aisément fragmenter soixante ans d’occupation sur sept cent kilomètres de mur. Il est très occupé, très affairé, très motivé. Il déplace son petit échafaudage de peintre en bâtiment pour peindre tout le mur, aussi haut que possible, désirant occuper toute sa surface. Mais surtout, il tient compte de l’œil qui l’observe. A chacune des caméras, il fait signe. Il fait un petit coucou, un bonjour, un au revoir. Il prévient de la couleur qu’il va choisir, semble vouloir expliquer par signe ce qu’il décrit sur son œuvre inachevée. Il mime les mouvements héroïques de ses figures, et singe les caricatures avec humour.

Quelques téléviseurs disposés tout autour de la scène donnent aux spectateurs les images que reçoit l’occupant. Et les spectateurs découvrent très vite combien l’acteur occupe non seulement la scène, mais aussi l’occupant. L’artiste transforme le mur en fond vivant de toute la mémoire d’un peuple. Il écrit et marque sur le symbole même de l’enfermement la fierté de son histoire, heureux de la faire partager, la dignité d’un peuple animé sur un long cheminement à la recherche de la liberté que le mur vient ici, comme l’ultime porte vers la sublimation de son être peuple, comme l’ultime rempart que les mots détruiront demain dans l’extase des sentiments de l’ouverture et du partage, recherche de la liberté que le mur vient ici autoriser.

 

L’occupant disparaît dans cette scène. Il n’est plus qu’un œil détaché de tout corps, il n’est même plus incarné en tant qu’occupant puisqu’il ne peut faire autre chose que de s’occuper à être œil et support inutile d’enregistrement. Il ne se rend même pas compte qu’il ne fait qu’enregistrer la mémoire du peuple qu’il veut détruire, il ne comprend pas qu’il aiguillonne sa culture, qu'il la pique pour qu'elle vive.

 

Pour le spectateur, il n’existe plus rien de l’autre côté du mur. Il vibre à cette sensation étrange que les truelles, les engins de levage et les excavateurs paraissent automatiques, manœuvrés par des automates programmées par quelque informaticien anonyme, depuis longtemps décédé de s’être appuyé sur une mythologie désuète et fictive.

 

Mais soudain, l’acteur parle ! Il s’adresse à l’œil le plus proche de lui pour que les spectateurs le distinguent sur l’écran du milieu, juste au dessus du rideau de scène. Il crie, mais sans colère.

 

« Je ne sais pas si tu m’entends. Mais un jour sûrement tu découvriras cet enregistrement. Le mur marquera l’histoire et traversera les siècles.

Il apparaîtra que n’importe quel mur d’incompréhension unit pour toujours la vie et la mort par des liens si denses que seuls résistent au temps les liens et les restes de  la vie, sur quelques traces de la mort.

Toujours et partout, la vie se manifeste par les empreintes gravées sur la pierre, par les formes données à la terre, par les mots jetés dans l’univers.

 

Ne réponds pas puisque tu ne le peux plus. Ton œuvre est terminée, ton passage est fini. Ta vie s’arrête là même où le mur est dressé. Tu es mort, lassé de n’exister que par l’activité observée de l’autre côté. Les spectateurs du monde entier en sont témoins. »

 

Saluts !

 

Applaudissements des amis du Théâtre Toursky, reconstruit de bric et de broc sous l’autoroute au carrefour de la Rue Auphan et de la Traverse de Gibbes. C’est le huitième jour de leur grève de la faim. Richard Martin et Jean Poncet embrassent leurs amis.

 

 

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