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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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L'occupation 65 : La question

Janvier 2010

 

Sous la poutre, Maman est  coincée. Ses jambes sont recouvertes de pierres et de plâtre, son ventre écrasé sous le poids de l’énorme bout de bois où sont encore plantés les gros clous qui tenaient les sacs de farine et de riz. Maman ne respire plus. Renversée en arrière, sa tête pend sur la pierre à l’entrée de la maison, la nuque brisée sur l’angle de cette marche. Souvent, Maman prévenait du danger quand nous recevions nos cousins, en piétinant joyeusement le seuil. A deux mètres de là, un coin bleu de la porte d’entrée se détache du gris des gravas. Le chat, installé dessus, fait sa toilette et secoue la poussière qui a changé sa couleur. Et moi, je ne peux même pas crier, je ne peux même pas pleurer. Je suis assise en tailleur sur la pierre froide, au seuil de la maison, inondée de poussière blanche, épargnée comme par miracle du feu des bombes et de la chute du toit. Ma main gauche cherche un morceau d’étoffe sur la hanche de Maman, pour sentir un peu de douceur dans sa robe de coton. Mon bras droit reste levé, piqué par endroit des fragments de cette poudre blanche qui fument en creusant dans ma chair. De mon index, je pointe la tête de mon père. On ne peut voir que ses cheveux, comme une toison de mouton gris qui dépasserait d’un tas de pierres à peine jetées d’une benne. Je devine son corps sous les tonnes de matériaux et de ferrailles enchevêtrées.

Je cherche du regard quelqu’un qui aurait un mot pour m’expliquer pourquoi. Je regarde alentour avec des yeux sans profondeur, avec mes grands yeux de fillette qui ne comprend rien. Je garde la bouche entrouverte comme pour dire ce qui ne peut pas être dit. Je reste muette, impassible, dans cette désolation que seule vit une petite fille qui sait qu’elle a tout perdu en un instant. Les avions tournent encore au dessus de Gaza et les bombes explosent tout autour de moi. Mais je ne peux pas bouger. J’ai froid et je tremble. Je ne sais pas ce qui brûle mon bras et creuse lentement mes muscles. La fumée blanche sent comme le bout des allumettes quand on les gratte. Je ne vois pas de sang. Juste des trous qui se consument lentement !

Tout est devenu incompréhensible, et si je vis, je ne trouve aucun sens à ma vie. Mes dix ans ne sont rien. J’ai devant moi Papa et Maman, tous les deux morts d’avoir été trop droits. « Ne sois jamais méchante et fais le bien ! » me disaient-ils souvent.

Mais y a-t-il un regard pour nous voir ? Y a-t-il une voix pour nous soutenir ? 

 

Dans la rue, j’entends des cris, et les femmes se lamentent. Des hommes courent partout mais personne ne me regarde. J’ai beau rester là, droite, avec ma robe rose, personne ne me voit. Tous vont d’abord secourir les membres de leur propre famille. Beaucoup ont commencé à ramasser des pierres pour dégager ceux qui sont ensevelis. Derrière moi résonnent les cris des petits voisins. Je reconnais les pleurs de Yasmina et de Nouredine. Mais j’ai peur de regarder. J’ai l’impression que mes yeux s’agrandissent et se vident. Je ne pourrais plus jamais voir comme avant. Je ne pourrais jamais plus les fermer. Dans ma bouche, la poussière sèche mon palais et ma langue se colle sur ma lèvre inférieure. Maman est là. Je sens sa robe de coton. C’est doux. Elle était rouge. Elle est belle, Maman. Elle a vingt cinq ans et peut-être qu’elle allait faire un petit frère. J’aimais surtout son parfum et ses longs cheveux. Je les vois encore. Mais maintenant, le sang a tout collé. Papa est enseveli mais des sauveteurs le sauveront bientôt. Il faut que je reste sans bouger en le montrant avec mon doigt. Mes jambes me font mal. Les cartes avec lesquelles je jouais se sont éparpillées. Seul le Roi de Carreau me regarde, posé sur ma cuisse.

Quelqu'un m'a prise en photo. Pourtant, c’est comme s’il ne m’avait pas vue. Il court vers un bras qui bouge. Je crois que mon regard l’a effrayé. Il doit faire peur. Un autre se fige devant moi. Il n’a rien à expliquer. Il entend les questions que je pose, mais il est honteux ne n’avoir pas de réponse. Il met ses mains sur la tête et se tourne. Puis il tombe à genoux et se frappe en hurlant. D’autres sont assis. Ils se tiennent là, sur le banc qui n’a pas bougé. Ceux là ne peuvent détacher le regard de mes yeux. Ils cherchent ce qui les bouleverse. Je sens que mes yeux deviennent froids et pâles, d’une couleur de plus en plus délavée. Les pleurs qui ne se voient pas font leur sale travail au-dedans. Ils sont tellement fascinés qu’ils ne voient même pas le cadre qui entoure la scène. Juste ma main sur la hanche de Maman et mon doigt pointé vers Papa. Ils remarquent aussi le chat, sur du bleu. Je suis, pour eux, la question. Cette question qui brûle les cœurs comme ces flammèches blanches qui brûlent les muscles.

 

Mesdames, Messieurs, je me tairai là, non sans vous avoir dit l’émotion qui m’a fait prendre la parole à la place de la petite fille pour la faire vivre. Mais j’ai conscience de le faire avec mes mots d’adulte. Le jeune palestinien qui prenait des photos avec son portable était le guide du peintre qui est là, figé, dépassé par sa toile.

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