Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Octobre 2009
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
Les hommes sont en taule. Ils étaient cent soixante dix au théâtre Toursky pour soutenir le combat des artistes. Pour eux, nuire à la culture, surtout à la culture populaire, c’est tuer le tissu social afin de mieux asservir les petites gens.
Ils étaient venus avec leur femme et leurs grands enfants parce qu’ils avaient maintes fois aimé « la maison Toursky » dans laquelle ils se sentaient chez eux. Bien souvent, les grands garçons disaient à leur père : « c’est pas pour nous, tout ça. Nous, on y comprend rien, même le parler il est pas pareil ! »
Et puis, un jour ils y sont allés avec la classe ou avec la copine qui connaissait un petit peu ! Ils ont rigolé, ils ont pleuré, ils se sont régalés. Ils sont même allés passer un moment sur la terrasse pour boire un verre avec ce plaisir d’échanger les impressions. Les artistes manifestèrent leur intérêt pour ce public du quartier, s’asseyant parmi eux, les invitant à faire quelque expérience de théâtre, leur ouvrant ainsi les portes de la culture.
Un jeune, ce soir là, pour son combat, tenait à offrir à Richard Martin ce merveilleux cadeau : il a déclamé un poème de Jacques Prévert. Il s’est mis en colère puis il s’est calmé, habitant les mots, modeste sous les applaudissements. Il est maintenant un habitant des mots. Et les mots l’habitent.
L’armée veut détruire la maison des mots. Elle a tiré sur le bâtiment, mais l’édifice des mots ne se fendille pas sous les boulets de quelque char. Les mots peuvent escalader les murs, même les murs de neuf mètres qui tentent de séparer le droit du tordu, le grand du petit, l’ordre du désordre. Mais le mur ne symbolise que l’échec du droit qui n’arrive pas à tordre l’autre, l’échec du grand qui n’arrive pas à détruire le petit, l’échec de l’ordre sur le désordre de la fantaisie et du partage, de la rencontre et de la diversité. Le mur se dresse et le silence se rompt. Il emmure et la parole se délie. Quand bien même il faudrait marcher pour déclamer parce qu’il n’y a plus de lieu abrité, les mots se construiraient en théâtre, balanceraient de la cour au jardin, et traceraient sur le fond des lettres éternelles. On entendrait encore Socrate solliciter plus de réflexion. On s’étonnerait encore des sages paroles de Marc Aurèle, stoïque face à l’adversité. On se réciterait encore les belles lettres des amoureuses du verbe.
La construction d’un édifice aussi laid qu’un mur de béton ne dépasse en incompétence que d’un cheveu la manifestation de rupture d’un serviteur de la culture envers la culture elle-même. Ce préposé de l’ordre établi s’est mutilé tout seul par la destruction des raisons mêmes de son propre travail. C’est comme s’il l’avait fini ! Tout est dit, c’est comme s’il était fini !
Toursky est rasé, les hommes emprisonnés avant hier ont été rasés, tout ce qui était sur la table de travail fut balayé. L’occupant ne cesse de détruire toute la vie de l’occupé, mais il est trop tard. La culture s’est suffisamment développée dans ce quartier de la bande de Paca pour que son déclin ne puisse se faire par la simple érection d’un symbole phallique. Je pense à la nouvelle tour CMA-CGM.
Le peuple est fier. Le mur de l’apartheid va modifier leur horizon, comme la tour du nouveau Marseille. Mais le monde n’est pas fait de ce qu’on voit. Et l’horizon de la liberté n’est pas fait de verticales ni d’horizontales. Il se tend plutôt de tout ce flot d’énergie et d’espoir qui anime les résistants.