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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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A l’ombre du mot

 

J’ai branché mon ordinaire et retrouvé l’impression confondante, en passant l’aspirateur, d’une infinie vanité à désirer l’être, être cet autre que soi-même, que ce soit par lettre ou par bon mot ! Pourquoi écrire ? Je ne me suis pas posé la question avant d’avoir eu la certitude d’une réponse, aussi évasive soit-elle. L’indignation me pousse à écrire. L’indignation m’impose d’écrire. Ecrire pour fuir, écrire pour éviter de poser la colère ou quelque irréversible action. Bien sûr, l’activisme militant fait toujours les beaux jours de ceux qui maintiennent leur éternelle jeunesse, mais pour moi, le besoin d’écrire viendrait plutôt de la paresse dont nous devrions enfin enrichir les éloges, beaucoup trop rares. En ces jours où la performance est à l’honneur, où la compétition se dresse en conquérante de la sublimation des valeurs, où l’efficacité à grossir les profits de quelques nantis manifeste partout ses velléités totalitaires, j’aime l’errance et le vagabondage, l’ennui et la vacuité qui fondent les temps subversifs de l’imagination. Pourquoi agir au lieu de faire de la poésie, dans la volupté d’un temps qui ne compte pas ?

Ecrire semble émaner d’un narcissisme exacerbé mais pourrait tout autant témoigner de la simple expression d’une fuite permanente devant les contingences absurdes de la vie. Qui le sait ? Qui en jugera ? Peu importe si la lecture donne du plaisir ! Ma volonté obsédante de ne pas tomber dans le mièvre me donne matière à penser, or la pensée s’ordonne suivant la parole, laquelle devient autre sous le prétexte d’ordonner différemment l’imaginaire. Obéir m’a toujours semblé mesquin, facile même puisque la soumission prévient de penser. Désobéir offre mille intérêts nouveaux pour qui l’ose, ouvrant les portes de la créativité, de l’expression du singulier qui souligne le trait de chacun. L’écriture est un plaisir et la possibilité de n’écrire pas m’est tout aussi habituelle pour peu que la plume ne soit pas à portée de main, où plutôt que la fatigue vienne de l’indignation elle-même. L’errance n’accorde pas plus d’importance au tracé des mots qu’au dessin des traits d’esprit, ne donne foi ni au divin de l’inspiration ni au courroux des phoques devant la fonte de la banquise. Non, l’important reste l’indignation, cette même indignation devant le médiocre confort de la "beaufitude" que nous étale l’être d’aujourd’hui, enlisé dans sa mouise conformiste.

 

A vouloir raisonner sur l’écriture, il arrive que les mots s’enchevêtrent comme les poutres d’un bûcher jusqu’au moment ou craque un étincelle qui lui met le feu. Un mot seul peut dire alors toute l‘horreur de la nature humaine, le mot collaborateur par exemple, qui n’évoque rien d’autre que le carriériste pingre dont les armes sont mafieuses autant que lamentables. La cramée des mots dira là toute l’expérience de sa joie à lancer l’allumeur dans le foyer, électrisée du seul jeu de ses assemblages langagiers.

Nul autre choix que la sublimation, le dépassement des situations pour justifier de son monde symbolique, tel est la condition humaine où l’emprise des sens ne trouve qu’une seule morsure, celle de ces bons mots que chacun entend à sa manière et propulse au travers de ses propres traductions. Serait-il encore utile de lancer des « je t’aime » qui n’expriment rien sinon le bonheur de ce beau parleur qui avoue se sentir aimé au point de prétendre pouvoir jouir de quelque droit sur le corps de l’autre ?

 

Au détour d’un atelier d’écriture vient cette force qui intime notre être à l’imaginaire, le temps de ces pages vides dont sortent les ombres. La facilité aide au griffonnage des idées, la vacuité se localise dans le lieu isolé du monde. La mousse prend, comme un flan dans l’ouate tempérée d’un four. Il n’y a rien à comprendre, et tout comme l’amour de la musique, il est bon de pratiquer sans en abuser. Mais l’exception se manifeste pour la cramée des mots comme pour le tâcheron des mots à scier. Ceux-là n’ont de cesse d’ajuster leur montage pour y mettre le feu, dans la joie et la bonne humeur. C’est tout à fait similaire, pour eux, à la plongée dans une grotte où le noir éclaire tant, du seul fait qu’il est trou ! Trou symbole mère dont nous sommes issus, trou symbole père tout à la fois, qui nous en sépare et nous entraîne au loin par l’apprentissage des langues grâce auxquelles nous plongerons à nouveau dans la mythologie de nos racines. Du trou nous partons pour ne faire que vagabonder un temps et aller ainsi jusqu’à nous blottir à nouveau dans la multitude du néant.

 

Sans la parole, nul corps n’exprime de la peine. A qui adresser ses plaintes sans paroles, sinon à soi-même, dans un langage qui n’existe pas. Sans parole, soi-même n’existe pas qui n’en éprouverait donc aucune souffrance. Non ! Vraiment, c’est la parole qui fait souffrir. C’est elle qui administre un autre en notre intérieur et qui le somme de parler, c’est elle qui lui donne cette connaissance symbolique qu’il ne pourra jamais acquérir de vérité. C’est elle qui pousse à la colère en faisant regretter les paroles qu’il ne fallait pas dire tout comme les paroles qu’il aurait fallu dire. La colère vient de cette condition. Se trouver astreint au langage n’est pas un choix mais un fait acquis qui ne laisse aucune chance, fait acquis qui tétanise le révolté, fait acquis qui menait certains à l’échafaud, fait acquis qui lance encore les autres à la recherche du pouvoir suprême, fait acquis qui permet les dictatures, fait acquis qui brûlera jusqu’à son dernier souffle la cramée comme le tâcheron. Oedipe s’est crevé les yeux pour voir tout ce que justement le regard ne voit pas, ce dont j’ai parlé. Le voile qui empêche de voir n’est autre que l’amour qui laisse la liberté de ne pas voir. L’être aimé s’enfuit quand nous voulons le voir, humilié de sa nudité. Mais à consulter ce que le regard ne voit pas, nous lui donnons du bonheur et l’être aimé revient chaque nuit. Et c’est à l’œuvre des mots que se traduit ma nuit.

 

Le sombre des ombres se porte sur le blanc des sillons de la feuille et le soc les traversera tiré par mes doigts traînant l’écume de mes jours. La plume gratte et tapisse les pages de mémoires et de farces dont l’encre emprunte la marche. Tout seul, je gravirai l’escalier, juste pour ne rien faire, pour ne rien gagner que le plaisir de m’étendre divinement sur le vide de l’abandon, avec cette conscience légère que tout a déjà été accompli, et qu’il ne reste qu’une chose à éviter de partager, la solitude.

 

A modifier l’appel des mots, à jongler sur les encadrements qui les soulignent, je joue de leurs sonorités pour qu’ils ne se dissolvent pas dans un brouhaha de fades images auxquelles tous participent. Le tiroir à mots, personnel et singulier, se trouve rempli du manque à réaliser cette invention troublante qui serait le lien entre les mots, réinventer la trame blanche qui soutient les lignes, cette moite inconstance des espaces, et le mystère caché de la main qui accompagne celle qui écrit. Dans mon tiroir, il se trouve toute la richesse que les mots ne disent pas, toute la richesse de ce qui ne pourrait se dire ni s’écrire et qui fait la saveur du langage, l’étalage des épices de la parole.

 

Fermons les yeux pour lire non pas les lettres mais plutôt les blancs qui les animent.

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