Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
Mehdi s’éloigne dans un tunnel sombre. Nadir fait le guet. Le soir tombe et demain les fondations de la petite maison doivent être coulées, sinon, il faudra encore les nettoyer. De l’autre côté du tunnel, on peut acheter quelques sacs de ciment. Ils sont chers, mais ils existent. Dans le pays occupé, malgré la destruction massive toute récente organisée par les occupants, les matériaux de construction sont interdits. La raison est simple : il ne faut pas que l’ennemi se reconstruise. C’est donc une mesure de précaution !
Nadir est aux aguets. Le moindre bruit le fait sursauter. Il a du mal à supporter le vent. Il fait bouger la toile de la tente qui cache l’entrée du tunnel. Dans ce tunnel, il laisse descendre son micro pour écouter ce qui s’y passe. Mais le vieux magnétophone qu’il colle sur son oreille ne grésille même plus. Les piles sont mortes. Il faudra un autre voyage clandestin pour acheter des piles. Un grondement le surprend. C’est le chariot dont la charge de quatre sacs fait ronfler l' axe des roulettes. Mehdi revient. Il sourit malgré sa difficulté à respirer. Il lui faudra quelques minutes avant de pouvoir retrouver la forme. La traversée est éprouvante, comme ils disent.
Ce soir, la température n’est pas trop élevée. Peut-être qu’en alternant, Nadir et Mehdi pourront faire une dizaine de voyage dans la nuit. Quand quarante sacs seront acheminés, ils seront contents. Mais le travail ne sera pas fini. De nombreux amis les aideront à transporter le butin vers le chantier. Tout devra être caché sur le chantier avant le lever du jour, sous des bâches et des madriers pour que les pilleurs ne rendent pas vains leurs efforts. Dans la journée, il faudra gâcher, couler et tasser. Mais toute précaution sera surtout prise pour ne pas gaspiller l’eau. L’eau, sous l’occupation, c’est une denrée très précieuse, plus difficile à stocker que le gaz-oil. Et chacun sait combien la construction est exigeante en eau.
Survivre, c’est aussi construire son toit, même si, tout le monde le sait, l’occupant peut toujours trouver le prétexte insignifiant qui l’autorise à détruire les constructions. L’occupation est vraiment un enfer ! Nadir et Mehdi passent leur temps à transporter et construire, sans gaspiller l’eau, sans se plaindre !