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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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L’occupation 3 : L'humiliation


 

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

A seize heures la chaleur assomme tout le monde. Wissem est inquiet parce que sa fille n’arrive toujours pas. Lilah lui avait assuré que tout irait bien. Le taxi serait le même que pour le voyage de chaque mois et le petit de deux ans n’avait pas peur. Yanis souriait volontiers quand il reconnaissait le chauffeur avec lequel Lilah faisait souvent des petites courses. Le voyage de trente kilomètres ne devait pas durer plus de trois heures, mais une nouvelle route avait été tracée par les occupants, ce qui imposait un barrage de contrôle supplémentaire. Ce barrage n’était pas plus pratique que les autres, aucun modernisme n’étant à l’ordre du jour pour faciliter la vie des occupés.

 

Wissem le savait. Ce nouvel ordre des choses allait faire perdre un temps fou et peut-être même que les chauffeurs de taxi refuseraient le grand détour imposé pour passer la nouvelle route là où c’était prévu. Les gardes militaires disposent toujours d’un tourniquet ainsi construit pour qu’une femme ne puisse pas même y passer en portant son enfant dans les bras. Les valises ou les baluchons doivent être portés au dessus de la barrière, et réceptionnés de l’autre côté par quelqu’un de la famille ou un chauffeur de taxi assez aimable pour rendre ce service. Il en est de même pour chaque enfant en bas âge. Lilah ne prend que le nécessaire minimum afin d’éviter l’encombrement. Mais elle n’oublie jamais le panier de légumes frais qu’elle porte à son père. Tout ceci l’oblige parfois à négocier avec les gardes pour passer le tourniquet avec son sac personnel tandis qu’on tend les bras pour récupérer le petit Yanis, à côté du tourniquet.

 

Wissem s’inquiète. Avec ce nouveau point de passage, il en compte huit sur la courte distance qui les sépare. Comme les gens ne passent qu’un par un, s’il y a quelque affluence en un seul point, il est possible de patienter pendant une heure. Et quand les gardes ne sont pas de bonne humeur, il leur arrive de fermer le passage pendant leur sieste. Avec un petit en bas âge, la chaleur devient très vite dangereuse et les inquiétudes de Wissem sont justifiées.

 

A minuit, Lilah se montre enfin. Un chauffeur de taxi s’est vraiment dévoué pour leur venir en aide. C’est le cinquième chauffeur dont Lilah dut payer les services. Son déplacement lui a pris toute la journée et toutes ses économies afin de rendre visite à son père qui vit seul depuis le décès de sa pauvre mère. Les maisons ne sont qu’à trente kilomètres l’une de l’autre. Son mari a baissé les bras. Il n’en peut plus ! Il construit des petites maisons mais ne cesse d’approvisionner les matériaux en les chargeant sur son dos, agglo par agglo, sac par sac, afin de passer par les tourniquets disposés le long des routes réservées aux occupants. Redouane a mal au dos, son moral est au plus bas, et même pour le petit potager auquel il portait attention pendant la nuit, il n’a plus d’énergie. La situation s’est aggravée depuis que la distribution de l’eau est devenue trop aléatoire. Dans leur petit logement, Lilah et Redouane laissent un robinet ouvert en permanence pour s’assurer d’entendre l’eau couler quand la distribution se fait, à n’importe quelle heure. Ils ouvrent en grand pour remplir les bassines. Mais s’ils ne sont pas là au bon moment ou s’ils dorment trop bien, la seule bassine qui attend l’eau se met très vite à déborder en pure perte.

 

Lilah aussi ressent la fatigue ! Ou plutôt la lassitude ! L’humiliation quotidienne lui pèse encore plus que les sacs. Durant ce voyage pénible, elle ne le dira pas à son père afin qu’il ne s’inquiète pas plus qu’il ne faut, elle eut à subir une fouille au corps dans le bureau des gardes, bâti à côté du point de passage. Et la provision de légumes fut négociée pour qu’elle n’eût pas à y passer la nuit. Mais heureusement, le petit Yanis s’est montré extrêmement patient.

 

Chaque jour apporte une humiliation plus grande encore que la veille.

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