Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
Dans la petite ruelle accablée d’une chaleur suffoquante, une chatte noire traverse lentement pour se blottir derrière l’ancienne borne où se lisent encore les traces du charroi d’autrefois. La petite langue d’ombre la cache à moitié mais Farida la voit et lui ouvre la grille qui donne sur la courette intérieure. Toutes deux paraissent heureuses de se retrouver, après cette nuit calme du quinze juin. Farida se souvient de cette date parce que le seize de ce mois-ci la vie de toute la famille basculait dans le cauchemar.
Sa grand-mère, Alia, préparait le café du matin et Amel, sa mère, trempait un petit pain beurré dans son bol en parlant doucement à Sami pour ne pas réveiller les enfants. Amel et Sami avait aménagé la maison pour que leur trois enfants puissent y trouver leur espace personnel. La grand-mère couchait dans une petite alcôve au fond du séjour. Cela lui suffisait car elle se couchait tard et se levait tôt. Yanis, l’ainé, Iliane, le second et Farida, la petite dernière de onze ans, dormaient encore dans la fraîcheur du petit matin, leur croisée ouverte sur la courette, quand Sami décida de partir au travail.
A peine avait-il tourné au coin de la ruelle que des messieurs bien habillés se sont présentés aux deux femmes avec des papiers dans les mains. En ouvrant la grille, Amel aperçu toute une troupe de militaires alignés le long des maisons d’en face. Mais elle n’en fit pas cas, pensant à une des nombreuses manœuvres d’entraînement de ces derniers. Les messieurs ont fait asseoir les femmes pour leur expliquer que la maison appartenait à d’autres selon des actes de propriété très anciens, retrouvés dans les archives de la ville. La grand-mère Alia s’énervait en racontant toute sa jeunesse passée auprès des parents et grands-parents qui déjà avaient été élevés dans cette même maison familiale. Des documents attestaient de la véracité de ses propos et de la propriété exclusive de la famille depuis huit générations. Mais rien n’y fit. Les messieurs paraissaient sûrs des preuves d’une propriété bien antérieure à ces huit générations. Ils ajoutaient que la même chose se passait chez leurs voisins, en ce moment même. Tous devront quitter la maison dans la journée pour la restituer à ses propriétaires dont les camions de déménagement sont en attente au bout de la petite rue.
Une signature vite arrachée sous la menace de na pas revoir Sami, déja écarté par les soldats, et les troupes envahissent la maison, réveillent les enfants et commencent à sortir tous les meubles dans la cour tandis que d’autres transportent le tout dans la rue. Alia et Amel sont effondrées. Elles se blottissent l’une contre l’autre et recueillent la petite Farida qui se réveille sans rien comprendre. Il n’y a rien à comprendre d’ailleurs. Les femmes tentent de téléphoner à Sami mais il ne répond pas. Elles comprennent que son portable est interdit de tout contact. Les soldats entassent tous les objets d’un seul côté de la grille et la même scène se déroule chez les voisins.
Une heure à peine après son réveil, Farida reste là, debout devant les biens de la famille entassés dans la rue. Ses frères lui tiennent la main et restent de marbre. Seuls leurs yeux transmettent leur effondrement intérieur par un brillant excessif. Amel remet la clef aux messieurs qui la transmettent aussitôt aux nouveaux propriétaires, lesquels ne tardent pas à rentrer leurs meubles, visiblement satisfaits de cette bonne chance qui leur sourit enfin.
Elle a gardé un double de la clef dans une poche.
Farida s’en souvient parce qu’elle cherchait des yeux sa petite chatte. Mais jamais plus elle ne se manifesta.Ses pensées voyagent souvent vers ce passé quand elle serre la clef sur son coeur.