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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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L’occupation 51 : Personne

Septembre2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Malika rentre à la maison, fatiguée, vieillie même après deux ans de prison quelque part dans un lieu tenu soigneusement secret par les autorités du pouvoir. Trois femmes furent déposées au Cinq Avenues, un matin tôt pour que personne ne puisse apercevoir la limousine aux vitres teintées qui les abandonnait.

Leur marche n’est pas très assurée. Il semblerait que leurs membres soient endormis par un manque de mouvements prolongé. Elles se soutiennent mutuellement et descendent le Boulevard de La Blancarde, pour se rendre chez l’une d’elle. « Je ne sais pas ce que je vais trouver chez moi, dit-elle, mais j’aurai plaisir à partager quelque chose à boire avec vous, pour notre liberté retrouvée. »

 

Dans leurs yeux, une lueur de curiosité brille sur la profondeur d’une teinte de sombre et de mort. Ces yeux en ont trop vu ! Et ce n’est pas la lumière ou les contrastes pâles des pièces sans soleil qui ont détruit les regards, ce ne sont pas les couleurs ou le noir, mais bien les horreurs et l’humiliation des traitements qui ont retourné leurs yeux. Avec peine, Malika retrouve le numéro trente huit du Boulevard, et sonne trois fois, comme avant. Bien qu’il soit tôt, en cette matinée semblable à toutes les autres, pour le mari et les enfants. La porte s’ouvre rapidement. L’homme fond en larmes. Les jeunes dorment encore. Lui ne dormait pas, comme s’il sentait que la journée serait différente.

 

Les trois femmes se ressemblent, dans leur triste délabrement, cheveux abandonnés longs et gris, abimés comme des cordages abandonnés sur des visages vidés de leurs humeurs, masqués de la pâleur de leur peau déshydratée. Malika s’avance. « C’est moi ! » Oumar lui tend les bras et force doucement la tête de cette revenante sur son épaule. « Nous n’avons pas bronché, pour qu’il ne t’arrive rien de pire. Mais deux ans, c’est long ! » Il prend maintenant le visage dans ses deux mains et murmure : « nous allons te soigner et t’entourer pour que tu revives. Venez boire un peu d’eau. Peut-être une petite cuiller de miel vous ferait du bien ? »

Les femmes tentent de s’asseoir sur les coussins mais préfèrent le tapis. Elles boivent en silence en dégustant chacune des gorgées comme des friandises. Il faut un long moment avant que Malika ne prononce quelques mots. « Laisse les enfants. Je serai là pour leur réveil. Je sais bien que les jeunes font la grâce matinée, surtout quand ils sont désœuvrés. »

Quelques minutes plus tard : « Oumar ! Ne m’en veux pas ! Mais j’ai dû subir tant de regards humiliants que je doute même de ton propre regard ! S’il te plait, ne me regarde pas trop comme une bête que tu n’aurais jamais vue. Pendant un temps, je serai peut-être distante, mais ne crains pas, je me rapprocherai doucement. J’ai tellement appris à me protéger de l’homme que j’ai l’impression que tu vas me faire mal. Sois patient, Oumar ! »

 

Malika pleure, ses compagnes d’infortune l’accompagnent et les sanglots gagnent jusqu’à l’homme qui ne sait plus quoi faire ! Tous pleurent et bientôt sourient alternativement, et pleurent encore. Mais pourtant, de la joie se répand au milieu des larmes, tristesse et joie se tressent en sanglotements de plus en plus distants, et les sourires parviennent à illuminer les visages.

 

Oumar, enfin détendu, leur fait cette proposition : « Je désire vous voir bientôt rayonnantes et je vous propose de chauffer un peu d’eau pour que vous puissiez apprécier une bonne toilette, et que vous preniez soin de vous. Prenez tout votre temps ! »

 

Quand les enfants se réveillent, leur mère s’est faite plus présentable et les embrassades font la joie des heures qui suivent. Il n’y a pas grand-chose à manger, mais cette joie nourrit les cœurs. Malika ne parlera pas de la prison avant longtemps, et Oumar ne découvrira les horreurs que petit à petit, sans jamais oser demander quoi que ce soit, pour ne pas risquer d’être maladroit.

 

Quand je parlerai des prisons avec Ahmed, des mots resteront coincés au fond de sa gorge. Il finira pas m’avouer que l’arbitraire fait la règle auprès de détenus innocents par milliers. Il me dira que certains meurent sous les tortures avant même de savoir les motifs de leur incarcération. Il me dira que toute visite étant interdite pour la plus part, ce sont des prisons de l’oubli, dans lesquelles des êtres parfois attachés subissent la pire des humiliations quotidiennes, celle de ne plus exister pour personne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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