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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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L’occupation 52 : Les incursions

  Septembre 2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Des chars sont alignés tout le long du Prado. Cela ne laisse présager de rien de bon ! Depuis le David, jusqu’au Rond Point, ils occupent le beau milieu de la chaussée tandis que des transporteurs blindés se serrent sur les bas côtés. Très ordonnée, la colonne Sud, côté Saint Giniez, Borely, libère ses troupes qui forment une barrière ininterrompue sous les arbres du trottoir, soldats en arme, prêts à tirer. Côté Nord, côté Paradis, les soldats s’engagent dans les rues, Rue des Mousses, Rue des Riantes, Boulevard de Tunis, Avenue de la Cadenelle, Rue Paradis, Rue Jean Mermoz, Avenue Gabrielle, et mettent en joue tout ce qui bouge. Mais dans le même laps de temps, les habitants se sont terrés chez eux.

Ce n’est pas un quartier populaire bien que la précarité commence à s’y installer à cause du blocus des denrées et de l’énergie. On ne remarque plus aucune voiture en stationnement, et les immondices ont pris leur place le long des trottoirs. Les autorités ne dépensent plus rien pour enlever les déchets depuis plusieurs années. Et la seule solution reste le feu que les riverains n’hésitent pas à allumer pour faire fuir les rats et brûler les ordures. La bande de Paca se trouve dans un état de délabrement et de crasse comme elle n’a pas connu depuis la peste.

 

Cette journée sombre d’une saison peu ensoleillée, en cette mi-novembre, s’annonce mal. Les soldats frappent aux premières portes de chaque rue, à gauche et à droite. A l’ouverture de celle-ci, ils s’engouffrent par groupe de quatre et font sortir les hommes que d’autres soldats plaquent contre les façades, en les poussant avec la pointe du fusil mitrailleur. Quelques hommes sont encore en pyjama. Des cris d’enfants et de femmes transpercent les vitrages. Ils prennent des coups tandis que les hommes sont tenus de rester immobiles. Mais l’humiliation ne s’arrête pas là. Les fenêtres s’ouvrent et les soldats s’amusent à jeter dehors les vêtements de ceux et celles auxquels ils imposent la nudité. Ils jettent les sous-vêtements des femmes pour montrer leur toute puissance. Sur le trottoir, un homme n’y tient plus. Il bouge. Il est abattu. Deux balles dans la tête !

Le même scénario se déplace dans l’immeuble voisin. Puis au prochain. Les hommes humiliés n’osent plus bouger sous les sarcasmes et les éclats de rire des soldats. Ils « travaillent à la sécurisation des rues » et se trouvent à la dixième porte sans qu’aucun homme n’ait encore bougé, craignant d’être descendu comme un chien. Il faut que les femmes viennent ramasser leurs vêtements dehors pour que les hommes comprennent qu’ils ne risquent plus rien. Ils s’engouffrent alors au plus vite à l’intérieur et referment leur porte, avant d’affronter la honte et l’échange des regards d’incompréhension qui s’estomperont lentement dans les silences pesants. Ensuite, ils tenteront de réparer les dégâts, matériels et psychiques.

 

C’est Abdu qui m’a raconté ces scènes en soulignant combien leur organisation était machiavélique. « Pour que l’occupé sente qu’il est sous occupation, il faut l’occuper au point de lui trouver des occupations. » Il me dit qu’un soldat se répétait sans cesse la phrase qu’un supérieur lui avait demandé d’apprendre par cœur. Mais là-bas, les incursions se déroulent très souvent pendant toute la nuit.

 

 

 

 

 

 

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