Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Septembre 2009
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
Sur la plage des Catalans, ronronne une petite musique lancinante que cinq jeunes improvisent en rêvant. Samir, David, Eloïse, Jean-Marc, et Zora la jouent sur un rythme oriental où se sont mêlées traditions turques, indiennes et arabo-andalouses, à vous arracher larmes et ondulations jusqu’à souhaiter que ça ne s’arrête jamais. Tablas, darbouka, guitare, flute du désert et mandoline rythment et chantent le temps où les ventres n’avaient pas de creux, le temps où les joues gonflaient de santé, le temps où les plaies guérissaient.
Il fait nuit, mais la lune brille et les écoute. Ils chantent qu’elle est témoin des malheurs de l’émigré, des tourments des réfugiés, de la terreur des enfants qui voient ce qu’ils ne devraient pas voir.
La darbouka, de son doum grave et appuyé, ralentit la mesure comme un pas inutile, sans espoir, marchant juste pour peser le temps. De ses taks, elle découpe l’espace de vacuité en goutes de sang qui s’écoulent des âmes humiliées. Mais Samir sourit en pensant au dernier baiser qu’il posa sur le front de sa petite sœur.
La flute, pleureuse des sables où se perdent les solitudes refusées, ironique et discrète sur ses mélodies glissantes, fait vibrer les humeurs et donne aux ventres les frissons dont ils se nourrissent, pour faire sentir encore la vie dans les corps meurtris. Zora en sait quelque chose puisque ses jambes lui ont été grossièrement sectionnées par crainte d’une gangrène sévère.
Eloïse, au cithar, parfois, ou sur sa mandoline, soulève la respiration et redresse les dos par ses vibrants plaidoyers pour le beau, le doux, le bienveillant, le tempérant, le partage. Sa voix souligne le vibrato des cordes en modulant son timbre. Mal voyante, depuis ses brûlures au visage, elle nous emporte aux gaths qui bordent le Gange.
Elle crie à la lune le rien dont vivent les trois quarts de l’humanité, le peu qu’ils peuvent se réjouir de partager encore, sur le fond gris, et coloré tout à la fois des tablas que Samir fait danser, le seul rescapé de toute sa famille. La richesse des percussions donnent au tableau la coloration générale de cette couleur sépia contrastée qui nous tire vers la nostalgie des moments heureux.
La guitare marque les tonalités, harmonise le foyer de ses tons chauds et David ne se lasse pas de lancer ses accords en pinçant quelques secondes augmentées qui soulignent la touche orientale des mélodies. Il est malade, d’un mal qui le ronge de l’intérieur et lui fait perdre ses forces. Il sait qu’il ne sera jamais soigné.
Nombreux sont les spectateurs, accoudés à la balustrade de la Corniche Kennedy. Ils ne sont pas couchés car il fait encore bon, au bord de la mer interdite. Ceux qui sont couchés ont les fenêtres ouvertes sur la plage. Ils connaissent tous les jeunes qui travaillent cette musique. Ils ont tous les larmes aux yeux et chacun en humecte ses douleurs tout au fond du cœur.
Un convoi de l’armée d’occupation s’avance avec fracas sur la chaussée. Ils tirent en l’air des salves de feu gaspillées. Mais les résistants ne font rien. Ou plutôt, si : ils les ignorent et continuent de pleurer leur musique intérieure. Les soldats retiennent leur souffle et semblent écouter, un petit instant, ce qui les énerve.
Comme des serpents, deux colonnes se positionnent de chaque côté de la plage. Les soldats les plus avancés mettent en joue le petit groupe de musiciens. Mais ils n’ont toujours pas l’ordre de tirer.
Un officier descend sur le sable et s’avance vers les jeunes. N’ayant pas assez de la clarté de la lune, il pointe sa torche sur les visages. Il se focalise sur le visage de Zora et lui intime de se lever, sans avoir pu voir l’état de ses membres inférieurs. Le beau visage se trouble et se ferme, mais Zora ne se lève pas. L’officier pointe alors son arme sur Zora. Les copains se lèvent doucement, pour ne pas le provoquer, et jettent leurs instruments au pied du soldat. Celui-ci braque sa torche sur Zora et l’explore plus avant jusqu’à trouver ses béquilles posées contre le mur qui la soutient. Elle lui tend sa flute des sables.
L’officier piétine les instruments en tirant quelques balles de son révolver sur chacun, avant de donner l’ordre du retrait général. Mais la flute n’en a pas souffert. Sous les applaudissements de la foule nombreuse et soulagée, Zora pense qu’elle pourra encore nous faire pleurer, en soufflant dans son dernier petit trésor. Samir nous glisse que, là-bas, les gens n’ont plus que le chant pour appeler à l’aide et plier le sort, sous l’œil complice de tous les pays du monde.