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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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L’occupation 38 : Les conventions

 

Septembre 2009


L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Sous les grandes bâches vert-feuillage-épais, au beau milieu de l’impasse des Bombinettes, les familles s’organisent. Avec quelques poutres difficilement arrachées aux décombres des dernières destructions par les bulldozers, on tente de faire une arête assez haute pour tenir debout sous la toile. Dominique, Inès et leurs quatre petits garçons vont avoir à partager leur première nuit avec les voisins qui habitaient en face, Carl et Diane, tout juste parents d’une petite fille de vingt mois. Une des maisons n’est pas entièrement tombée et la cuisine a gardé son pan de mur sur lequel s’adossaient le plan de travail et les placards. Ils ne sont pas très remplis, mais on y trouve quelques paquets de pâte, du café, du sucre et du sel. Chez Dom et Inès, tout est enseveli, sauf le garage qui garde en réserve quelques boites de conserve de pois chiches, de lentilles, et une choucroute sans la viande. Pour ce soir, on a ce qu’il faut. Tous les liteaux de la toiture sont devenus le petit bois à brûler. Le feu trouve sa place au beau milieu de l’espace couvert, entre deux pierres d’angle et des barres de fer empêchent la grosse casserole d’y tomber. Une chance que le placard de Diane ait échappé aux chenilles des engins ! L’eau était dans une bouteille que l’on allait garder précieusement, même vide.

Carl raconte une histoire de petits chats qui mangeaient tous dans la même gamelle afin que les petits garçons les imitent pour manger les pâtes. Quand aux adultes, ils mangent l’un après l’autre dans la seule assiette rescapée, avec une cuiller en bois qui traînait dans le garage de Dom. Il ne fait pas encore froid, mais les couvertures manqueront tout de même si des voisins ne viennent pas en aide. Ce qui n’est pas le cas. Dans le Boulevard Louis Botinelly, la solidarité joue à plein et certaines familles sont accueillies dans les maisons restées debout après la destruction organisée la veille. On ne se demande pas si l’accueil durera un jour, un mois, ou des années. Si ça se trouve, demain sera le temps d’un bombardement massif, et tout sera différent. Alors, on s’occupe de ce soir ! Des couvertures, il y en a pour chacun. Demain, il fera jour !

 

Mais cette nuit là, qui aurait pu se passer comme une nuit normale, entre guillemets, des militaires ont fait incursion. Leurs puissantes torches masquaient les équipements dont ils disposaient. Mais, à les entendre gesticuler, ils devaient porter un paquetage très lourd qui tintait comme un troupeau de vaches suisses. Ils ont exploré tout le petit campement, en réveillant les enfants qui se sont mis à hurler, comme s’ils cherchaient quelque terroriste infiltré dans la population, comme ils aiment à dire souvent. Puis ils sont partis, non sans écraser volontairement les trois bouteilles d’eau de source qui se trouvaient sur leur passage, soi-disant. S’ils avaient trouvé un sac de farine, Dominique et Carl étaient bon pour la prison. Peu importe qu’ils dussent abandonner leurs familles ! C’est arrivé à l’un des amis proches de Dom, Jérôme, qui gardait jalousement trois paquets de farine sous un fauteuil, cachés dans les ressorts. N’ayant pu justifier la présence de cette denrée interdite, il fut embarqué, rendu à ses proches sans vie et sans reins, six mois plus tard. Il fut incinéré sur un petit terrain vague où jouaient des enfants.

Son nom était Dipankar, celui qui allume la lampe, en indien. Sa famille d’origine indienne vivait en France depuis deux générations. La cérémonie eut lieu en tout petit comité. On se souvient de Dipankar, parce que ses cendres sont toujours sur le terrain vague.

Mouloud était présent, Safa aussi. Ils ont dit que partout dans le monde, les armées d’occupation font du commerce avec les organes qu’ils prennent sur les corps. Bien sûr, les conventions de Genève, ils connaissent. Mais l’occupant peut toujours dire qu’il n’est pas en guerre, et que les conventions ne le concernent pas.

 

 

 

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