Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Août 2009
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
L’autoroute nord est coupé au niveau du Vallon des Tuves. Tous les véhicules doivent prendre la sortie vers Sainte Marthe. Ils ne vont pas très loin puisque la file des voitures en attente vient presque jusqu’à la bretelle de sortie.
Ce sont des Provençaux qui désirent rendre visite à leur famille marseillaise. Ils ont tous obtenu un document spécial sur lequel sont mentionnés le motif et le lieu de leur visite, les dates et les horaires précis qui leur permettent l’accès à la bande de Paca, occupée maintenant depuis trop longtemps.
Habitués et prévoyants, les provençaux arrivent en avance, tous victimes au moins une fois de l’hypocrisie de l’occupant. Le contrôle des papiers demande souvent beaucoup de temps et l’attente s’est prolongée bien au-delà du créneau horaire noté sur leur carte. Un refoulement sans discussion les a vaccinés contre toute tentative hasardeuse. Ils calculent maintenant très large, au point qu’ils doivent perdre souvent quatre heures de travail pour se rendre à Marseille. Et chaque visiteur se doit de retourner à l’heure, sous peine de lourdes amendes et de suppression de leur laisser-passer.
Les véhicules sont systématiquement fouillés à l’allée comme au retour, mais surtout à l’allée parce qu’il est interdit de faire entrer ni farine, ni sucre, ni lait, pas non plus de matériaux de construction, ni ciment, ni plâtre. Hors, les dernières destructions laisseraient à penser qu’il est urgent de reconstruire. Non ! L’occupant ne transige pas. Pour lui, les marseillais sont des rebelles et s’approvisionnent clandestinement par la mer, pourtant bien surveillée, afin d’organiser des attentats contre les institutions de l’envahisseur. D’ailleurs il est question de dresser un haut mur tout autour de Marseille pour limiter les points de contrôle. Quand à la mer et surtout les massifs montagneux des Calanques, leur surveillance devra tout prochainement être assurée par des drones ultramodernes et lourdement armés. Ils pourront tirer à vue, si l’on peut dire, sur toute agitation suspecte.
L’autoroute du littoral n’est plus qu’une succession de cratères, et l’autoroute de l’est a déjà son pan de mur définitif au niveau de La Pomme. Le prolongement de ce mur dessine une lente courbe qui grimpe dans la colline jusqu’aux Caillols. Il contournera Saint Just et redescendra sur La Rose en longeant la route de la Valentine. Des bulldozers énormes défoncent actuellement une large bande de sécurité sur trente mètre de large. Les habitants n’ont pas eu le choix. Partir avec la ridicule proposition de prix proposée par les banquiers qui financent le projet, ou partir sans rien. Beaucoup sont réfugiés sur le site de l’ancienne usine de Panzani, hautement sécurisé par des barrières électrifiées.
Tout près de l’ancien centre commercial du Grand Littoral, le long de l’autoroute du Littoral, l’armée abrite ses chars et ses véhicules lourds dans des hangars gigantesques, aux toitures de panneaux solaires. Sur toute la Provence, on en compte déjà plus d’une quarantaine. C’est dire si les forces en présence sont disproportionnées. Bien sûr, ce sont les grands groupes financiers qui supervisent l’occupation. Et c’est tout à leur avantage que Marseille se rebelle, parce qu’ils peuvent expérimenter leurs nouvelles armes de propagande et de dissuasion. Mais chacun sait ce que veut dire la dissuasion pour les militaires, ceux-là même qui confondent normalisation et saccage, légitime défense et bombardement. La preuve en est : l’hôpital Sainte Marguerite ne se remet pas de ses plaies, et sous les gravas restent des centaines de corps que nul n’a pu retirer, faute de moyens. Des centaines d’hommes travaillent à mains nues pour tenter de déblayer les milliers de tonnes de décombres.
La bande de Paca, c’est l’enfer. Les Marseillais cherchent à fuir. La Pointe Rouge et La Gineste ont reçu un déluge de bombes à fragmentation d’un nouveau type. Des gens ont vu leurs jambes découpées en lanières avant de perdre la vue. D’autres, cherchant quelques restes à manger dans les magasins de Mazargues, ont du renoncer à rejoindre leur maison, et se sont cachés dans l’église. Mais tous ont péri sous la seule bombe au napalm lancée ce soir là.
A Aix-en-Provence, tous les bâtiments officiels sont réquisitionnés par l’occupant et les rues sont rebaptisées dans le langage des financiers. Rue Cac, Boulevard tendance, Rotonde de la bourse, allée des profits, Galerie des Traders... Mais on ne rigole pas. Tout salarié en poste se doit d’investir les quatre cinquième de sa paye dans le grand marché, quelles que soient ses engagements. Beaucoup vendent leurs biens ! L’occupant s’enrichit. C’est le rôle des financiers. N’y voyez aucune immoralité. Il n’y a qu’à Marseille où se développe le terrorisme ! Mais les médias y sont interdits. Et les liaisons par téléphone cellulaires ne fonctionnent plus. Pour dire : allez au diable, les provençaux lancent : allez en Paca. Et là, chacun retient son souffle parce qu’il n’est pas de famille sans parents dans la bande de Paca, en train de mourir, debout.