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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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L’occupation 18 : Renseignements

 

Août 2009

 

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

-         « Je dois me rendre à Marseille, pour rencontrer un ami qui peut me vendre de la bonne farine. »

-         Ne fais pas ça, mon fils, nous avons assez avec les patates douces et les épis de maïs. Quand je pile tout ça avec un œuf, (grâce à Dieu, ils ne nous ont pas pris les poules), ça fait comme des galettes, et c’est très bon ! 

-         C’est une question d’honneur, Maman, pour que mon père soit fier. Il s’est fait tuer parce qu’il résistait à l’occupant. Maintenant, son fils ne baisse pas les bras.

-         Mais tu sais qu’à la sortie d’Aubagne, il y a un premier barrage, encore un à La Penne, puis un autre à la Barrasse. Sans compter celui de Saint Loup, et le pire de tous à l’entrée de Marseille. Il y aura toujours un problème pour passer l’un d’eux. Et je risque de ne pas te revoir avant une semaine, à condition qu’ils ne te jettent pas en prison !

-         Je vais prendre l’autoroute. Un ami, dont le copain n’est pas trop d’accord avec les occupants bien qu’il soit de leur côté, me cache dans son fourgon, et se fait accompagner du copain en question. Lui, il a le droit de prendre l’autoroute.

-         C’est encore pire. S’ils te découvrent, t’en prends pour vingt ans. Et les passages à tabac que tu as déjà éprouvés ne sont rien à côté des interrogatoires. Et en plus, tu n’auras droit à aucune visite pendant au moins deux ans. Après, pour qu’elles soient impossibles, ils te muteront le plus loin possible, à Lille, par exemple.

-         Mais je ne risque rien, caché dans un fût de charbon de bois. Je ne me rendrai même pas compte de la rapidité du voyage. Tu penses, par l’autoroute, il faut vingt minutes.

-         J’ai peur. Depuis la mort de ton père, nous sommes suspectés de rébellion et de terrorisme. Je suis sûr que les gens des renseignements savent déjà ce que tu prépares.

-         Maman, ne soit pas parano ! Ils ont plus gros à se mettre sous la dent par le contrôle systématique des mouvements de fric des cartes de crédit. C’est pour ça que je fais tout en coupures. Tu vas voir, ça va bien se passer. Mon contact est très sûr. C’est à la Joliette, juste en face de l’entrée dans le port. Les soldats sont affairés à vérifier scrupuleusement tous ceux qui entrent et sortent du port. Ils ne se soucient guère de ce qui se passe dans les appartements d’en face, d’autant que ce ne sont pas les riches qui les habitent.

-         Sois bien prudent. A demain, si Dieu veut.

 

Le trafic est dense sur l’autoroute. Le fourgon arrive néanmoins sans problème devant le poste de contrôle de la Capelette, à la fin de l’autoroute. Le copain prétend livrer du charbon de bois à des amis et le gars qui l’accompagne est un ami d’enfance, bien qu’il soit de chez les autres. Il est très fort et indispensable pour la livraison en étages. « Ok, lui dit le soldat. Si ça devait se passer mal entre nous, on n’en finirait plus ! Bonne livraison ! »

 

Sur le boulevard des Dames, à l’angle de la rue Mazenod dans laquelle doit tourner le fourgon, un blindé de l’armée d’occupation immobilisé ! Le fourgon n’a pas le temps de s’arrêter qu’il est entouré de militaires, arme au poing. Les hommes sont emmenés, le chargement confisqué. Les fûts sont roulés sans précaution dans la cour de l’Evêché, réquisitionné depuis des années par l’occupant. Ils sont roulés encore et encore sur les pavés jusqu’en bas de la pente, et remontés pour descendre une fois de plus. Celui qui a des trous subit un sort particulier : il roule à chaque descente jusqu’à cogner violement le pilier qui soutient le portail. Bientôt, il est tellement cabossé qu’il ne roule plus. Quand les militaires décident d’en extraire le garçon, il ne peut plus bouger et les coups de pieds ne l’arrangent pas. On le porte à l’infirmerie et bientôt en cellule d’interrogation dont il ne sortira que dix heures plus tard, sans même avoir ni bu ni mangé. Il est jeté dans un cachot isolé. Sans soins, il décède dans la nuit.

 

Sa mère est encore assise sur la chaise de la cuisine, les mains nouées dans le dos, et bien attachées au dossier. Quand la voisine a compris que l’armée avait terminé sa perquisition, elle pointa le bout de son nez dans l’embrasure de la porte d’entrée restée ouverte. Les faibles gémissements de la victime l’invitèrent à pousser jusqu’à la cuisine. Elle poussa un cri et des voisins accoururent. Ils ont fait ce qu’ils pouvaient. Ils l’ont étendue sur son lit dans l’attente de l’ambulance. Dans un soupir, elle dit n’avoir rien dit. Mais elle a compris qu’ils savaient déjà tout.

Elle but encore une petite gorgée d’eau fraîche et demanda à chacun de repartir chez soi. « L’ambulance ne viendra pas ce soir, je me débrouillerai seule. J’ai entendu qu’ils avaient téléphoné à l’hôpital pour interdire tout mouvement nocturne. Ils ne savent pas que je comprends leur langue. Merci mes amis. Rentrez chez vous maintenant. »

Les coups portés dans les côtes ont eu raison de la Maman qui ne s’est pas réveillée. Certains gardent cette histoire dans leur corps depuis des années, et le silence fut plus douloureux que les faits. « Personne ne nous aurait cru ! »

 

Pourtant c’est le quotidien de certains peuples aujourd’hui même.

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