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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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L’occupation 15 : Le marché

  Août 2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Les figuiers croulent sous le poids de leurs fruits. Iliane et ses fils se pressent pour les ramasser, chaque matin à l’aube, avant que le soleil ne rende le travail trop pénible. Ils disposent des feuilles de figuier dans le fond des cagettes et sur chaque rangée de figues. Ces fruits ne supportent pas le poids, et les hommes veillent à ce que chaque cagette soit bien emboitée sur celle d’en dessous pour ne pas abimer les fruits. Sur les ânes, ils chargent délicatement leur toute première production pour se rendre au marché le plus proche. Il n’est qu’à une heure de marche, juste après le poste de contrôle. Leur laisser-passer est en règle et leur espoir de gagner quelques sous pour améliorer le maigre ordinaire de la famille leur donne un peu d’entrain. Iliane est exploitant agricole et ses fils salariés dans les exploitations de l’occupant. Quand ils auront installé leur père dans l’allée principale du marché, ils pourront poursuivre leur chemin pour se rendre à leur travail.

 

Mais aujourd’hui, les choses ne vont pas comme ils le souhaitaient. Le soldat vérifie les documents, enquête après des employeurs de chaque fils et leur demande de justifier la provenance de ces figues. « C’est aussi le premier jour de vente des figues pour toutes les exploitations dans lesquelles vous travaillez ! » lance-t-il en laissant planer la suspicion. Je veux bien laisser passer les fils qui se rendent à leur emploi, mais le père et les ânes attendront que mes renseignements aient abouti.

 

Les fils, déjà très en retard, quittent le père en espérant que tout s’arrangera, au plus vite. Mais quand Iliane est seul avec les ânes et le chargement, le soldat lui demande de retourner chez lui pour aller chercher les titres de propriété sur lesquels doivent être mentionnés le nombre et l’âge des arbres fruitiers. Iliane objecte que les ânes ne supporteront pas deux heures de marche et que les fruits seront de toute façon perdus. « Les nouvelles dispositions nous ont été communiquées il y a deux mois. Elles prennent en compte le fait que beaucoup d’exploitants de chez nous se sont plaint de vols et de détournement des productions. Vos fils auraient dû vous tenir au courant. Je vois bien que vos cagettes ne sont pas les mêmes que celles de nos exploitants. Et je vous trouve de bonne foi. Je ne peux pourtant pas déroger à la loi. Mais ne vous inquiétez pas, si demain vos titres sont conformes, je vous laisserai passer ! »

 

Iliane repart chez lui. Sur le chemin, il soulage les ânes de leur chargement car il sait que les figues sont perdues. Les documents dont il dispose à la maison ne sont pas conformes puisque les nouvelles dispositions ne datent que de deux mois. Il devra se rendre au Ministère de l’Intérieur afin de régulariser les papiers. Cela va perdre au minimum trois jours. Il va devoir se faire accompagner d’un ami qui sait écrire et remplir les documents dans la langue de l’occupant. Il devra supporter l’humiliation d’attendre des heures debout au soleil et d’entendre les ricanements des préposés. Il va risquer de se voir ajourner pour le manque de l’un ou l’autre des papiers qu’il doit produire. Il s’encombre de tous les documents en sa possession, entassés dans une lourde valise, au risque de tout perdre !

 

Pour cette année, les figues ne se vendront pas. Mais ils feront des confitures avec une toute petite partie de la production.

Qui sait ce que l’occupant prépare pour l’année prochaine ! Il est le champion toute catégorie des tracasseries administratives. « Rien à voir avec la guerre disent les porte-paroles de l’occupant ! Notre propos est de rendre possible la vie des deux peuples en toute sécurité. C’est donc une responsabilité morale dont nous avons la charge ! »

 

Quand l’occupé ne sera même plus occupé à survivre, la question ne se posera plus !

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