Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
L’occupant s’occupe à éteindre l’occupé, au nom de sa morale idéologique.
Lamia et ses parents, Hicham et Alia, se rendent à l’hôpital trois fois par semaine, de l’autre côté de la grande route qui leur est interdite. Ils ne sont pas aisés. Prendre le taxi leur est nécessaire quand Lamia paraît trop fatiguée.
La jeune fille de quatorze ans, très jolie et bien faite, ne peut marcher sans être accompagnée à cause de la mécanique sophistiquée qui remplace l’articulation de son genou droit. Pour la cacher, sa longue robe blanche lui donne un petit air angélique qui ajoute à son charme. Ses longs cheveux noirs donnent du volume à son foulard dont les couleurs éclatent au soleil. Mais, depuis longtemps, son sourire ne vient plus faire danser sa parfaite dentition.
S’ils se rendent si souvent à l’hôpital, c’est pour Lamia. Des soins lui sont indispensables pour sa santé mentale. Les psy tentent de lui redonner le goût de vivre et de manger. Hicham et Alia sont inquiets et l’entourent du mieux qu’ils peuvent. Leur marche les occupe presque toute la journée. Pourtant ils ne parcourent que six kilomètres à l’aller comme au retour. Heureusement, les petits frères sont gardés par leur tante Yasmina.
Le premier barrage de contrôle ne pose pas de problème parce qu’aucune machine à détecter les métaux n’y est installée. La seule palpation suffit à leur faire sentir qu’ils ne sont pas chez eux, mais ils peuvent la supporter, n’ayant rien à se reprocher. Leurs documents sont en règle. Les soldats ne manquent pas leur tentative d’arracher un sourire à Lamia, en vain. Mais le second poste de contrôle pose souvent de grandes difficultés.
A l’aller, il leur est demandé de justifier des raisons de leur passage. La convocation des médecins psychiatres ne semble pas convaincre les soldats qui, bien souvent, prennent un malin plaisir à téléphoner à l’hôpital, sans se presser, pour s’assurer de l’authenticité des papiers. Forts de cette confirmation, ils demandent de préciser l’heure de retour de la famille, laquelle se voit obligée de prévoir quelques heures de plus au cas où le médecin aurait du retard sur ses prévisions. Les soldats se parlent dans leur langue et rient aux éclats. On dirait que l’armée d’occupation se plait à profiter de toutes les occasions pour humilier les occupés. Hicham est rouge de colère, au-dedans de lui, mais sa jolie fille lui serre le bras si fort qu’il ne manifeste rien. Alia rentre les documents dans une pochette qu’elle glisse dans sa grande poche. Il a fallu une bonne heure pour traverser cet obstacle. Lamia se réjouit de n’avoir pas été obligée de passer dans la machine à détecter les métaux.
Au retour, une dizaine de soldats les attendait, et Lamia remarque l’absence des soldats de sexe féminin. Hicham lui serre la main, comme pour lui donner du courage. Ils doivent passer sous le portique. Auraient-ils pu s’approvisionner en armes ? Les soldats demandent à Lamia de les suivre dans une pièce voisine. Alia s’y oppose et Hicham élève la voix. Mais déjà des petits coups de matraque dans les jambes le contraignent à se mettre accroupi. Une poussée latérale violente le fait taire. Alia crie de toutes ses forces malgré son immobilisation par les liens qui la maintiennent à un tube de fer. Lamia sait ce qui l’attend. Le portique a sonné. Elle doit être fouillée au corps. La pièce dans laquelle elle est enfermée n’a pas de plafond. Même sans lever les yeux, elle sent que des soldats la regardent en silence. Elle doit se déshabiller, démonter le mécanisme qui soutient son genou, et frapper à la porte quand elle est prête. Dans chaque angle de l’isoloir, une caméra enregistre tous ses gestes et les rires des soldats devant les écrans du bureau voisin augmentent la haine que nourrit la famille.
Lamia reste assise sur le banc, de peur que son genou ne lâche. Elle frappe à la porte et cache son ventre avec le foulard. La porte s’ouvre et trois masses en uniforme envahissent le petit espace exiguë. Des mains la palpent sur tout le corps et visitent son intimité. Lamia vomit et s’évanouit. Les soldats la laisse tomber dans l’isoloir et vident une bouteille d’eau fraiche par le haut, en riant. Quand elle revient à elle, ses gestes sont plus lents et la mécanique ne veut plus s’adapter comme il faut. Néanmoins, au bout d’une heure, elle est parvenue à se rendre présentable mais elle doit sortir sans son foulard. Les soldats l’ont emporté, l’ayant utilisé comme une serpillère. Elle frappe et la porte s’ouvre.
Un supérieur l’accueille et lui présente ses excuses. Il lui dit aussi combien il la trouve belle et combien sa chevelure abandonnée la rend séduisante. Il lui souhaite un bon rétablissement et lui promet que cela n’arrivera plus.
Hicham s’est remis de ses coups. Mais quand l’officier s’approche pour le féliciter d’avoir mis au monde une telle beauté, il n’a pu s’empêcher de lui cracher à la figure.
Après trois mois de prison, Hicham est de nouveau libre. Mais les sévices ont amoindri ses forces. Les stations prolongées dans des positions insoutenables l’ont tellement marqué qu’il ne peut plus accompagner sa fille à l’hôpital. Alia ne cesse de pleurer en silence.
Lamia ne parle plus. Ses soins ont été prolongés pendant une hospitalisation de quelques semaines, mais son retour s’est très mal passé, et tous ses progrès ont été anéantis par les abus dont elle fut victime dans ce même poste de contrôle dont toute la garnison avait été changée. Quand elle eut à subir une nouvelle fouille, le poste fut fermé pendant toute la nuit. Alia entendait les éclats de rire des soldats, enchaînée dans une pièce voisine sans plafond. Ses mains étaient liées. Elle se serait tuée !
Lamia ne se souvient de rien. Elle n’est plus rien. Sa vie n’a plus d’importance. Depuis deux ans, sa cousine veille sur elle dans la petite pièce où pour seuls meubles ne restent que le lit et deux chaises. Les grands cheveux noirs forment comme une auréole sur l’oreiller, au milieu de laquelle s’éteint le si beau visage de Lamia.