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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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L’occupation 10 : La rue

 

Août 2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

 

Les enfants pleurent. Dans la petite chambre, quatre garçons en bas âge refusent le sommeil parce qu’ils entendent du bruit dans la pièce principale. Cela arrive souvent. Et, même quand l’armée d’occupation ne fait pas d’incursion nocturne, les enfants ont peur. De nombreux cauchemars les réveillent. Ils ont vu des scènes que des enfants ne devraient jamais voir.

Mais ce soir, le plus grand se lève et ouvre la porte. Il a le temps de voir son père à genoux, les mains lacées dans le dos, courbé en avant jusqu’à mordre le tapis. La grosse chaussure militaire qui lui pèse sur le dos lui paraît énorme au moment où la lampe torche l’éclaire avant de se braquer sur lui. Il ne voit alors plus rien, mais il entend les hurlements des soldats qui tirent son père chancelant sur ses jambes endolories, pieds nus et en slip, son pyjama sur les chevilles. Sa mère hurle en essayant de lui remonter le pantalon de coton et prend un coup de crosse dans les côtes. C’est ce que lui a dit le petit second qui a rampé jusqu’à la porte et qui a vu la scène parce que la torche ne l’éclairait pas.

« Maman a eu le souffle coupé, elle s’est effondrée sur le fauteuil et les soldats sont partis. »

 

Trois jours plus tard, Redouane tombe dans la nuit devant la maison. Il est ivre mort. Le voisin, celui qui tient le petit magasin de fruits et légumes, ferme juste les grands volets de sa boutique quand il entend un véhicule militaire ralentir au coin de la ruelle. Il entend les rires des soldats avant que le moteur ne se remette à vrombir pour s’éloigner. Sous la faible lueur du réverbère, il aperçoit une ombre qui titube et réussit à faire quelques pas avant de s’affaler sur les vieux pavés. Pour aider Redouane, il se précipite non sans oublier de frapper à la porte de la maison. Asmaa ne dormait pas. Elle comprend qu’il est là. Il sourit mais ne peut à peine marcher. Sûrement les soldats l’ont saoulé, parce que Redouane ne boit jamais. Remerciements au voisin, quelques soins au visage, Redouane s’endort sur le divan du séjour, déplié pour la nuit. Asmaa ne dormira pas jusqu’à son réveil. Les enfants n’ont rien entendu, ce soir là !

 

Redouane ne tient pas debout. Ses chevilles ne le supportent plus. Asmaa voit les traces profondes des fers qui l’ont tenu pendant trois jours, dans un réduit où la seule position accroupie lui était possible. Soit disant, il projetait de placer une bombe dans un office public de l’organisation d’occupation. Quelques jours plus tard, encore la nuit, l’armée d’occupation a perquisitionné dans la boutique du voisin. Tout a été tellement dévasté et saccagé que le pauvre Mehdi a travaillé jour et nuit pendant une semaine pour refaire à neuf l’intérieur de son magasin. Redouane a pu l’aider malgré ses douleurs.

Quand tout fut terminé, l’armée d’occupation a mis le feu aux volets, dans la  nuit. Heureusement, tout n’a pas brûlé. Mais Mehdi est devenu fou et ses fils, malgré leur jeune âge, le gardent dans la boutique en s’affairant pour découvrir le métier. Seulement, les fournisseurs amis se sont éclipsés et les seuls qui veulent bien acheminer des fruits et légumes sont ceux qui cultivent les terres des occupés, mais à des prix excessifs.

 

Bientôt, la rue ne verra plus aucun de ses habitants. Tous auront fui les harcèlements et les occupants auront gagnés. Le monde leur appartient.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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