Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
Hicham regarde le convoi militaire qui s’approche du village. Des jeeps, des camions de troupe, le tout suivi de gros transporteurs chargés de bulldozers énormes. A cinq cents mètres, ils s’arrêtent, et les hommes se déploient sur une quarantaine de mètres en largeur, lourdement armés, puis commencent leur progression lente entre les oliviers de Nadir, le voisin. Nul besoin de le prévenir, il est déjà là, il marche vers Hicham. Asmaa, l’épouse vient le rejoindre, puis Lamia, l’épouse de Nadir. Tous les quatre remarquent que les bulldozers sont déjà descendus des porteurs et commencent leur travail de destruction. Personne n’a été prévenu, mais tout le monde sait. Le mur de la sécurité passera sur leurs terres. Le mur de la honte ! Comme disent les occidentaux qui laissent faire ou même soutiennent les travaux !
Le terrain est plat. Les oliviers déracinés sont repoussés en bordure de la bande de terre dénudée. Cinq engins travaillent de front, décalés de dix mètres dans le sens de la progression. On a l’impression que les oliviers, bien que centenaires, glissent sur la droite jusqu’au bord de la route. Tout va très vite. Les années de travail s'envolent.
Dans la poussière, un autre convoi se présente avec pelleteuses et chargements des éléments de béton qui se dresseront sur neuf mètres de haut.
Hicham et Nadir restent là, comme tétanisés, tandis que leurs épouses pleurent et se lamentent. « Qu’allons-nous devenir, privés de nos oliviers ? Quel avenir allons-nous préparer à nos enfants ? » Les hommes n’ont pas de réponse.
Faire un mur au nom de la sécurité. Faire un mur pour se séparer de l’autre. Faire un mur pour l’emprisonner ailleurs. Qui peut comprendre ? L'occupant a tranché. Les emprisonner, mais ailleurs !
Vu du ciel, le village est maintenant enveloppé par le mur qui ne laisse qu’une petite ouverture surveillée par l’armée d’occupation. Les habitants sont enfermés sur les terres qui leur restent et doivent travailler chez l’occupant pour survivre. S’ils n’ont pas de travail, ils n’ont pas de laissez-passer. Les voici devenus travailleurs sur leurs propres terres pour le profit des occupants. Ces derniers implantent des maisons et forment des villages entiers, disposent de l’eau, de l’électricité, des services de déchetterie et de routes afin de se déplacer pour vendre leur production. Dans le village entouré d’un rempart de neuf mètres, l’eau se fait rare, les canalisations ne sont pas entretenues, l’électricité coûte de plus en plus cher, et les services d’évacuation des déchets ne sont pas assurés. Les villageois tentent de partir petit à petit, mais pour aller où ? Partout, ils sont repoussés. Leur village est devenu un camp de réfugiés. Certains disent un ghetto !
Les occupants ne prennent pas seulement les biens de l’occupé, mais ils prennent aussi leur forces pour s’enrichir de leur travail. Le pire, c’est qu’ils occupent jusqu’au fond de leurs âmes, par la négation même de leur existence. Hicham résume simplement la situation : « Nous sommes enterrés et devons attendre de mourir, nous et nos proches. » Nadir ajoute : « C’est pareil de dire que le soleil est devenu notre ennemi. Il ne brille plus pour notre bonheur mais il brille pour brûler nos chairs pendant que nous travaillons sous les serres. »