Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
L’entente est possible avec l’armée d’occupation, mais à certaines conditions.
Adnan habite avec ses parents et sa nièce de dix ans, Chayma. Depuis la disparition de ses parents, pendant les derniers raids aériens de l’occupant, la petite fille ne parle plus. Mais elle est sage et sourit volontiers. Adnan la protège comme sa fille et leur tendresse témoigne de leurs liens profonds. Il a trente quatre ans et n’a jamais eu de soucis pour se procurer le laisser-passer dont il a besoin pour se rendre au travail tous les jours ouvrables de la semaine. Dans l’une des exploitations agricoles que l’occupant développe sur les terres de son propre père, Adnan travaille dur et manifeste toujours un empressement courageux pour répondre aux exigences de son patron. Son but n’est pas de plaire à l’occupant, mais bien de nourrir toute la petite famille, ses parents et Chayma.
Chaque mois, il s’absente une journée pour aller renouveler ses papiers à l’office militaire le plus proche. Il fait l’effort d’être toujours en règle mais doit faire quatre ou cinq heures de queue debout sous le soleil et dans la poussière. L’ennemi est parfois le vent, beaucoup plus féroce que l’armée d’occupation. Comme il perd une journée de travail, son patron lui demande de faire acte de présence pendant ses jours de repos, afin de protéger l’exploitation. Ces journées là le rendent heureux parce qu’il a l’autorisation de s’y rendre avec ses parents et la petite. Et le patron leur permet de manger de bons fruits, de boire de l’eau fraiche et de s’asperger autour du bassin.
Mais bientôt, le fils du patron succède à son père et lui interdit de profiter de ce privilège. Adnan subit alors ces journées de présence comme un vrai calvaire, et ses responsabilités vont croissantes puisqu’il doit éviter le vol en surveillant les limites du domaine sur des écrans récemment installés. Depuis peu, les effractions se multiplient. Des enfants se précipitent simultanément en plusieurs endroits et volent une ou deux cagettes toute prêtes à l’expédition. Il s’en aperçoit sur les écrans mais n’a pas le temps de réagir, ni de courir jusqu’à eux. Quand le nouveau patron reprend le travail, il rend Adnan responsable de ces vols et retient sur sa paye le montant du butin. Le pauvre Adnan ne s’offusque pas, sachant qu’il y va de la survie de sa famille et de la petite.
Depuis quelques jours, Adnan se sent fatigué. Une douleur au ventre l’oblige à prendre trois jours de repos. Son patron ne lui en tient pas rigueur sachant qu’il pourra lui demander tous les services dont il aura besoin, en temps voulu. Ce qui arrive bientôt. Des petits vols avaient lieu la nuit. Et Adnan est pressenti pour changer de travail et devenir veilleur de nuit. Sans même demander si le salaire serait identique, Adnan accepte. Il peut obtenir une dérogation pour franchir les points de contrôle de huit à neuf le soir et idem le matin, pour son retour. Mais il objecte que cela l’oblige à rester dans l’exploitation pendant douze heures. Ce à quoi lui répond le patron en quatre mots : « c’est comme ça ! »
Adnan pense à sa protégée. Chayma va à l’école et travaille bien malgré son mutisme. Ses parents lui accordent toute leur présence et la bienveillance dont ils sont capables. Mais le fait que son oncle s’absente toutes les nuits ne facilite pas sa progression. Au contraire ! Sur les bancs de l’école, elle semble absente de plus en plus souvent. Un soir, elle n’est rentrée à la maison qu’après le départ de son oncle. Sûrement, une attente prolongée l’avait retardée au point de contrôle. Les soldats de l’armée d’occupation sont de plus en plus méfiants. Adnan et son père décident alors qu’un accompagnement serait indispensable. Et le père de faire les démarches pendant trois mois pour obtenir le fameux laisser-passer qu’il n’avait pas renouvelé depuis deux ans. Enfin, il peut l’accompagner à l’école et repartir le soir pour la chercher. Mais la petite ne semble plus s’épanouir. Un état fiévreux la retient un jour à la maison. Elle passe alors de longues heures à regarder dormir son oncle. Elle fait comme si elle surveillait qu’il ne disparaisse pas. Heureusement, Adnan se réveille pour prendre un repas et c’est le seul moment de la journée où éclate le sourire de la petite.
Une nuit, tout bascule. Les petits vols étant de plus en plus fréquents, le patron a décidé de fournir à son employé une carabine pour qu’il tire en l’air afin de faire peur aux gamins. Dans la nuit, Adnan sort du bureau de surveillance et tire plusieurs coups en l’air pour chasser les voyous. Mais dans la seconde qui suivit, les soldats de l’armée d’occupation envahissent le bureau pour maîtriser le tireur.
Depuis six mois, Adnan est en prison. Aucune visite n’est autorisée. Ses parents tentent de parlementer avec les forces d’occupation, mais en vain. « Il y va de la survie de la petite nièce, disent-ils. Elle ne s’alimente plus et maigrit à vue d’œil. Accordez-nous ce droit de visite, s’il vous plait ! » Le soldat note tout sur une feuille et promet d’en faire part à son supérieur, comme tous les jours depuis la nuit fatale.
On ne sait pas ce qu’est devenu Adnan ! Chayma et ses vieux parents ont disparu !