La lignée des aïeux de chaque être humain se compose de personnes particulières dont la langue, la nôtre, dans son usage courant dit le plus souvent qu'elles ont été uniques. Chacun d'entre nous
serait donc unique. Cette vérité ne me satisfait pas suffisemment.
Nous sommes des êtres singuliers. Cet attribut me convient beaucoup plus et la raison en est toute simple. L'unique suppose le "un" qui précède le "deux" et le "trois", dans une collection
d'éléments qu'il est possible de classer, de ranger, de sélectionner suivant certains critères comparés. Le singuliers ne se range pas dans un jeu de plusieurs. Le singulier ne peut être possédé.
Les singuliers ne peuvent être comparés. Les conséquences de cette affirmation déterminent bien des contestations de notre vie citadine actuelle et de ses moeurs.
Je ne peux par exemple supporter que la compétition permette à troix élus de monter sur le podium en jettant aux oubliettes les suivants qui manifestent des talents tout aussi exceptionnels que
ceux qui sont honorés.
Le singulier ne peut se mesurer. Tout récemment, un homme très grand, affirmait se sentir humilié de ne paraître aux yeux du monde médiatique que comme la seule mesure de sa taille." Je ne
suis pas qu'une mesure."
Combien de comparaisons n'avons-nous pas supportées depuis le plus jeune âge ? "Tu pourrais travailler aussi bien que ta soeur ? Ton courage me déçoit, regarde ton frère ! Le petit, là, il sait
déjà faire du vélo, et sans les petites roues !" etc.
Si nous sommes imcomparables, et nous le sommes puisque singuliers et singulièrement exceptionnels, à quoi sert-il de faire des efforts pour devenir le meilleur ? Lutter contre soi-même pour
grandir et s'accomplir, oui, mais pour avoir l'ambition de dépasser un autre singulier, non, sauf à déjà amputer une partie de sa propre singularité. Ce qui revient à dire que les jeux du cirque
ont toujours quelque chose d'humiliant autant pour ceux qui concourent que pour les spectateurs et les organisateurs. Dans les jeux du cirque de la Rome antique, les esclaves devaient combattre.
Les gladiateurs vivaient l'humiliation de sous-homme alors que le peuple se régalait des souffrances infligées à d'autres.
Humiliant est ici employé dans une acception précise : l'humain est destitué de sa position d'être singulier et exceptionnel, digne de respect et surtout gardien de son humanité, c'est à dire de sa
singularité.
Les exemples ne manquent pas dans la vie de fou que nous traversons maintenant. La grande compétition se veut amorale, mais elle est immorale, celle qui fait des moyens les pratiques les plus
sordides pour arriver à ses fins le plus souvent pécuniaires.
Quels déterminants animent la mafia tout comme les grands trusts ou les terroristes ? Encore que certains, les derniers, prétendent lutter pour des idées ou des utopies. N'y croyons guère. Tout ce
beau monde ne cherche qu'à s'enrichir. Nous savons combien de familles sont affamées dans les pays "en voie de développement" (l'appellation cache une autre réalité) pour le seul profit des groupes
pétroliers. Nous savons combien d'enfants travaillent plus de dix heures par jours afin de fournir les puissances financières qui se cachent dans les grandes surfaces ou les fonds d'investissement
qui souhaitent paraître socialement dévoués...
Que faire ? Au niveau de chacun, considérons déjà l'autre avec lequel nous commerçons comme un être singulier qu'il n'est possible de comparer à aucun autre. L'échange enrichit chaque partenaire
ou alors il ne s'agit que d'une instrumentalisation de l'autre. Nos habitudes se trouvent là rudement remises en cause et j'avoue que je me trompe souvent sur ce point. Notre culture nous
impose des plus et des moins dans la comparaison incessante des attributs de tous. Le monde du travail est impitoyable sur ce point. L'école ne sert pas de modèle. La famille ne vaut guère mieux.
Très rares sont les espaces où l'être humain se sent considéré dans son entier et dans sa singularité. Les medias n'ont de cesse de faire l'éloge des quelques uns qui "réussissent".
Que cette page soit mon utopie ! Chaque rencontre de l'autre est la première rencontre de ce type dans toute l'histoire de l'humanité car aucun des partenaires ne l'a jamais vécue. Chaque
regard croise un autre regard pour la première fois dans toute l'histoire de l'humanité. Chaque main serre une autre pour la première fois... Même si la scène eut lieu déjà la veille, le temps à
modifié le singulier qui existe parce qu'il marche en avant et la rencontre sera nouvelle une fois encore. Demain, il sera un autre singulier.