Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
La petite chipie toute ébouriffée, toute excitée de savoir que son grand-père vient la chercher à la sortie de l’école, trouve comme un malin plaisir à le faire attendre. Elle doit penser que ses copines aimeraient bien le voir, lui dont elle parle tant pendant les récréations agitées.
A l’angle du bâtiment principal, là où la grande allée gravillonnée tourne à droite pour rejoindre le portail qui donne sur la place ombragée, Aurélia s’arrête et penche son buste en avant pour vérifier qu’il est bien là. Un rapide coup d’œil la rassure. Sa volte-face surprend les trois copines qu’elle entoure de ses longs bras écartés, comme pour les stopper net dans leur marche.
Clhoé, la jolie brunette aux yeux bleus, se penche à son tour au delà de l’angle du mur pour chercher du regard cet homme qu’Aurélia rendit si célèbre dans la classe, en racontant les aventures formidables que lui-même lui avait racontées.
« Il porte une grande casquette anglaise et ses moustaches blanches soigneusement peignées font penser à un inspecteur de police. Il m’a même dit qu’il avait rencontré Cherlock Holmes.
Mais tu sais qui c’est Tchélockhoms ?
Ben oui ! C’est comme l’inspecteur Maigret, mais c’est l’anglais ! »
Julia, qui paraît écrasée sous le poids de son sac à dos violet, écarte une mèche rousse pour mettre la main sur sa bouche et demander discrètement si le monsieur s’appuie sur une canne avec un bouchon qui peut cacher une fiole d’eau de vie. Aurélia ne veut pas la décevoir et pense que oui en précisant qu’elle ne l’avait jamais vu s’en servir.
Laura, avec sa coupe au carré, semble plus espiègle encore que les trois autres, mais se tient des deux mains au cartable énorme posé sur ses pieds. Elle n’ose pas se pencher de peur qu’il ne repère leur petit manège.
« J’aimerais bien le voir ! Parce que, un grand-père qui a traversé la mer dans un avion de chasse, c’est pas souvent qu’on en voit un ! Et toi ! Tu l’as déjà entendu parler anglais ?
Bien sûr ! Il est anglais ! Et il me parle souvent en anglais quand il est en colère. Mais je ne comprends presque rien ! Alors je rigole et ça le fait rire ! Avec son accent, il me dit : p’tit t’chipie ! Puis je lui prends la main, et nous marchons un peu. Il adore les promenades. Il dit souvent : j’ai deux cannes. Celle-ci et Horilie !
Aurélia rejette ses longs cheveux en arrière comme font les grandes que se la pètent en levant le nez pour humer la fierté que les autres lui accordent. Elle se place devant sa troupe et lance un « Bon, on y va, il n’y a bientôt plus personne devant le portail ! »
Leurs pas jouent sur les graviers la marche lente des petits bouts qui ploient sous leur charge, et chacune en rajoute comme pour justifier ce retard. Au bout de l’allée, on peut voir un gentleman avec une grande casquette à carreaux qui agite haut sa canne et croise ses longues moustaches comme les fleurets de deux mousquetaires. On n’entend pas bien ce qui se passe mais on se doute qu’il est en colère et parle en anglais. Aurélia se réjouit et lui présente son plus beau sourire, faisant un petit coucou de la main à l’endroit de ses copines, lesquelles rentrent une tête souriante dans les épaules en signe de complicité.
« Hello, Papy ! » lance Aurélia qui prend fièrement la main du grand homme, non sans jeter un œil curieux sur le pommeau argenté de la canne qui cache encore ses mystères.