Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Les apports technologiques sont de plus en plus accélérés, et les scientifiques sont censés avoir les connaissances dont nous avons besoin, avec une longueur d’avance sur les masses. Nous leur faisons appel sans arrêt en les désignant comme experts d’une société dont ils tiendraient les commandes par la simple autorité due à leurs compétences.
Il ne se passe pas une minute sans que les médias avancent un pourcentage statistique pour mieux asseoir l’expertise de celui qui sait. Tous les sujets de société font donc référence aux experts. Ils sont appelés au secours pour déterminer par exemple les raisons de la violence, du désœuvrement des jeunes, de la drogue, du chômage, etc. Ne sont-ils pas aussi consultés, ce qui est un comble et ce qui étaye la réflexion que nous avons, pour résoudre les difficultés qu’ils ont eux-mêmes créées, difficultés environnementales, écologiques, économiques, énergétiques, et j’en passe car vous les connaissez.
La culture technique et scientifique a pris la forme de l’idéologie du progrès au service de l’homme. On peut déjà la nommer « scientisme », dont la caricature la plus évidente se voit dans le domaine médical. La technologie de pointe, certes peut faire des prodiges et il n’y a pas lieu de s’en plaindre. Mais elle tend à instrumentaliser le patient qui ne sait pas à quel soignant s’adresser. Elle va très bientôt instrumentaliser l’enfant pour en faire l’enfant médicament ! Vous l’avez sûrement déjà entendu ! On peut annoncer dès maintenant que cette idéologie du progrès au service de l’homme s’est vite transformée en son inverse, l’idéologie de l’homme au service du progrès, dans la mesure où le progrès est source de revenus, ce qui n’est autre que ce que nous appelons le libéralisme. La course au profit est passée par là !
Toute communication, toute concertation, toute médiation, (ah ! le grand mot à la mode !), toute médiatisation, du simple fait qu’elle ne remet pas en cause cette idéologie de l’homme au service du progrès, est suspectée à juste titre, de répandre insidieusement cette idéologie.
Le développement technologique avec son amante sacrée, la croissance, doivent devenir les seuls moyens de participer au bonheur des hommes. Elle est imposée comme valeur fondamentale et unique pour notre futur radieux. (On pourrait relire des Science et Vie des années soixante pour mesurer la distance entre les promesses et la réalité). Mais tout de même, le technicisme reste le seul remède à tous nos malheurs. Nous sommes dans un système qui, non seulement impose les valeurs mais impose aussi d’adopter les moyens de les respecter. Le système tend à se maintenir jusqu’au bout de ses forces, au bout de ses ressources, au bout de ses contradictions, au bout de ses raisonnements pour justifier qu’il est le seul système qui puisse faire progresser l’humanité.
D’après J.Ellul, Le système technicien, Paris, Calmann Levy, (1982), les valeurs à inculquer sont celles-ci :
La recherche du bonheur passe par l’accumulation de nouvelles techniques.
La recherche du bonheur passe par la revendication d’un temps de loisirs de plus en plus important.
La recherche du bonheur passe par la revendication d’un droit à la qualité de vie grâce aux pouvoirs des sciences et des techniques.
Ceci suppose l’adhésion des populations aux valeurs d’efficacité, de changement, et de productivité.
Pour cette adhésion silencieuse, il convient de créer des infrastructures cognitives inculquées par la contagion idéologique, et les médias sont un support de choix. Pour pratiquer les manipulations mentales nécessaires, le système sature tout. Saturation des moyens de « communication » ou de « manipulation », ondes radio, espaces télévisuels, enseignes lumineuses, saturation des trottoirs, des trains, des autoroutes, saturation des informations, saturation des panneaux publicitaires, (Vous voyez maintenant que les publicités ont pour cible les enfants en bas âge.) Et le discours idéologique se transmet à travers des symboles, comme les mots, (nous sommes saturés de mots), les idéogrammes, (saturés d’idéogrammes), les logos, la musique, partout et tout le temps, 24 heures sur 24, et les mythes dont l’étude ne fera pas partie de cette soirée.
La thématique techniciste est assez simple. (On entend le crédo des experts.)
L’humanisme. C’est pour le bonheur de l’homme, pour son épanouissement, pour répondre à sa curiosité, pour le libérer des contraintes qu’impose la nature.
La maîtrise de l’objet créé. C’est l’homme qui invente. Il ne sera jamais l’esclave de la machine.
Victoire de la raison sur l’obscurantisme. Kant, fin XVIII°, justifie le progrès de la sorte. Il témoigne de la marche inéluctable de la raison.
Nous prendrons certains exemples de mots médiatisés à outrance pour lire le message idéologique qu’ils transportent, malgré toute précaution que prendrait tel ou tel journaliste. Mais avant, je vais vous raconter une toute petite intervention amusante d’un correspondant permanent de France 2 à Bruxelles. Il doit intervenir sur la perception de la Commission européenne au sujet de la Grippe A. Il commence par ces mots :
« On nous a dit, ici, de ne pas dire qu’il s’agissait d’une pandémie. » La suite était du style : pour l’instant, le nombre de cas révélés n’est pas suffisant… De toute façon, d’ici quelques jours les vaccins seront près, les usines à masques tournent déjà à plein régime et il n’y a pas de raison de crier panique.
Ses premiers mots sont explicites. Bruxelles maîtrise la situation, « vous pouvez nous faire confiance même si le danger existe vraiment ». C’est très fort. Il est probable qu’on lui ait dit de ne pas parler de pandémie, sachant très bien qu’il fait parfaitement son travail et répète mot à mot ce qu’on lui a dit. Dans ce cas, il faut comprendre que ça pourrait arriver. Maintenant que c’est dit, même sous une forme négative, quand ça arrivera, l’opinion sera préparée. Le mot aura été entendu un bon nombre de fois, et chacun aura découvert à quel point nous maîtrisons la situation, que tout se passe pour le bien de tous et que le raisonnable l’emporte sur les croyances et sur la panique.
Ca fonctionne toujours parce que notre petite tête, même très bien faite, ne peut enregistrer et se souvenir d’éléments absents. Ce que nous entendons : « Pas de pandémie ! » Nous retenons « Pandémie ! » et le nous déclarons improbable par la négation. Nous avons entendu combien de fois qu’il n’y aura jamais privatisation de la poste, ni privatisation d’EDF ? Quelqu’un aurait-il pensé privatisation qu’il soit obligé de marteler qu’il n’en est pas question ?
On a vu comme elle nous a déçus, « la force tranquille » ! On a vu comment il a fini « le PLAN POWER EIGHT » qui aurait du s’appeler « marche forcée vers la sortie », ou « prendre l’oseille avant la catastrophe ». Mais Power eight, ça présente bien. Quel prestige ! C’est encore plus fort que Monsieur Propre !
Plus près de nous. Quel journaliste oublie d’utiliser les miraculeux mots que je ne dirais qu’une fois : la bonne gouvernance. Il évoque très bien les trois principes idéologues cités plus haut : humanisme, maîtrise du progrès et victoire de la raison. Pourtant, pourtant ! Il ne s’agit que d’une gestion comptable sans humanisme aucun, il s’agit d’une maîtrise de la répression peut-être, mais nullement de la maîtrise de la gestion des ressources humaines ni de la maîtrise des règles sociales, encore moins de l’esclavage à l’outil créé qui, le plus souvent, n’a pas rendu les hommes plus heureux, et enfin, il n’annonce aucune victoire de la raison sur quoi que ce soit puisque, il y a encore à peine trente ans, il était tout à fait déraisonnable et honteux de cumuler des actions, voire même malhonnête. On voit aujourd’hui où la raison nous mène !
Parlons de la crise. C’est assurément le mot qui bat tous les records de présence. OUI ! Nous sommes tous dans la même galère ! Ce n’est pas la crise, c’est « le grand nettoyage », pour ceux qui manquaient de visibilité, afin de réaliser leurs plans. Du mot grec Crisis : temps de réflexion pour faire des choix, et pour prendre des décisions.
Nous pouvons résumer la pédagogie actuelle :
C’est par humanisme que nous allons ensemble relever les manches et travailler plus. Mais ce n’est pas une crise, pas ma crise, à moi ! Je la vis comme une arnaque géante, annoncée depuis dix ans par certains, depuis trente ans par d’autres et déjà prévue en 1929 en tant qu’inhérente au système auquel tous doivent adhérer sans rien dire. C’était inévitable ! Qui ne le savait pas ?
Où est la maîtrise, la maîtrise de l’outil financier, sinon dans les discours de nos experts qui font tout pour nous en sortir, eux qui ont induit la grande dérégulation. Nous n’avons que le choix de leur faire confiance. Les financiers disent d’ailleurs que c’est une crise de confiance. Dans le livre de la jungle, Cher Khan ne disait pas mieux.
Quelle victoire de la raison sur l’obscurantisme ! C’est la désorganisation de ceux qui ne voient rien d’autre que leur trésor, de ceux qui voudraient encore gagner au plus vite des sommes gigantesques au risque de ne jamais pouvoir les utiliser parce qu’il fera bientôt trop chaud, parce que la terre ne sera plus généreuse, parce que les eaux monteront, parce que le soleil sera rouge, rouge de honte, peut-être !
La semaine dernière, un certain porte parole, le bull dog de son maître, lance une nouvelle idée que tous les médias diffusent précipitamment. Ils annoncent même le lendemain que la proposition est morte dans l’œuf. Il n’empêche qu’on en a parlé et c’est à parier qu’elle reviendra sur scène très bientôt parce que c’est :
une mesure humaniste, il l’a dit : « c’est pour éviter qu’ils ne perdent leur emploi ou qu’ils aient l’impression d’être inutiles parce que malades. »
une mesure qui tient de la maitrise de l’outil informatique, il l’a dit, « la technologie nous offre cette possibilité formidable », et qui sera
signe d’une grande victoire de la raison sur l’obscurantisme. On sait que sinon rien ne bouge jamais.
Le dit porte parole a lâché cependant qu’il y voyait une grande économie pour la sécurité sociale et que ce ne serait basé que sur le volontariat. Le plus étonnant, c’est que Mme Kosciusko-Morizet, secrétaire d’Etat à l’écologie, au développement et à l’économie numérique a dénoncé pour la première fois la notion même de volontariat dans « l’entreprise où les rapports d’autorité ne le permettent pas toujours dans de bonnes conditions. » (Etonnant ! Le travail du dimanche et les heures sup ne seraient pas basés sur la même notion de volontariat des salariés.)
Mais tout ça, c’est pour notre bien, et les mots ont une importance tout à fait significative. On peut trouver les remplaçants à « Plan social », « réforme de l’autonomie des université », « le grand Paris », paris dément, en effet ! « l’escalade de la violence », « l’insécurité »… « la tolérance zéro » pour « la répression à tout va », … « le Grenelle de l’environnement », « le G 20 », « la pédagogie de l’UMP », « parlons d’une même voix », la « rupture » la « réforme », « la présomption d’innocence »…
Ce que je voulais vous montrer c’est à quel point nous sommes tous englués dans cette idéologie du progrès libéral basé sur le technicisme et le profit, dont nous avons du mal à imaginer la fin, la chute, encore moins la finalité, tant elle nous rend captifs. Tiens un mot à la mode ! Il faut rendre la clientèle captive…
Les derniers mots à la mode son bien sûr anglo-saxons, comme « impacter », « scorer », « manager. » Notre « challenge » sera, comme un premier élan de résistance individuel, de décortiquer le sens des mots et des grandes appellations pour y trouver les ruses cachées. « Autonomie, groupe de travail, commission paritaire, politique d’insertion, immigration positive, pédagogie gouvernementale, bouclier fiscal, modernisation du droit du travail ! » Tous pris au hasard ! La liste est infinie !
Pour conclure sur ce petit bric à brac de la propagande dominante, nous sommes tous captifs de la course au mieux-être consumériste parce que depuis des décennies, nous ne pouvons même plus envisager d’autre solution. Le système mondialement répandu n’accorde plus aucune valeur à tout ce qui n’est pas sur le chemin du profit que peut apporter la croissance. Même si chacun sait que la vision est sur le court terme à cause de la finitude du globe qui nous héberge, la course vers le précipice continue. Et c’est d’une incohérence dramatique de parler « des nouvelles technologies durables », sachant que nulle technologie développée sur terre ne peut se venter de cette qualité par le simple fait qu’elles sont dévoreuses de matières premières de plus en plus rares.