La cour de récréation s'embrase tout à coup dans le milieu de l'après-midi. Moi, je m'assieds sur le banc, à l'ombre du gros platane dont les énormes feuilles commencent à tomber quand le vent se
lève.
Justin déboule vers moi comme un fou et souffle déjà comme une cocotte minute SEB. Il me pousse d'un coup de hanche pour se faire une petite place. Puis, il crie, tant le vacarme est important.
- "T'as vu, le mistral se lève."
- "Il n'y a pas que le mistral ! Là c'est le vent qui vient de par là, de l'Est ! C'est pas le mistral !" Je lui réponds ça parce que tout le monde croit qu'il y a que le
mistral. Dans ma chambre, j'ai scotché une rose des vents sur la porte et je regarderai ce soir de quel vent il s'agit... Mais il s'en fiche...
-"T'as vu mes nikes dorées ? On les a payées très cher, et Papa il a rigolé".
-"Super, on dirait un scorpion qui s'est pris les pinces dans du papier d'emballage de chocolat. Tu sais, les rochers tous ronds qu'on voit à la télé." J'ai dit ça parce que
c'est l'expression de Papa.
-"Ouais ! T'as vu les tiennes ? Elles n'ont même pas de marque. Elle viennent de Tati ou d'Auchan ?" Répond-il en boudant.
-"Je vais sûrement pas avoir des marques, parce que les sous, chez nous, on ne les gaspille pas. Et Papa il dit que l'important c'est d'être habillé comme il faut pour ne pas
avoir froid et pour ne pas faire sale." Je prends un air gentil comme pour lui dire ensuite un secret. "Moi, j'ai un petit frère et deux petites soeurs. Et Maman a un autre enfant dans son ventre.
Et ma Maman, elle sent toujours bon. Quand je l'embrasse, quand je lui fais un câlin, quand elle vient me border dans mon lit, je suis content parce que je sens qu'elle sent bon et qu'elle nous
aime. Et Papa, il est très fort en calcul, et puis il sait bien lire les histoires, les contes et les légendes...
Mais pourquoi tu pleures ?"
Je passe mon bras autour de son épaule et je l'écoute sangloter. "Papa, il me dit toujours qu'il faut pleurer tant qu'on veut. Et au bout d'un moment, on rigole ensemble."
-"Ma Maman, elle pue la sueur. Elle est grosse et ne fait que manger. Et puis elle s'occupe jamais de nous et elle a de la moustache. Ma petite soeur, elle dort dans la chambre à
côté et elle fait toujours des cauchemards. Maman elle bouge pas. C'est moi qui me lève pour aller la consoler. Et Papa il rigole."
Justin est triste, tellement triste qu'il se remet à pleurer.
-"Tu veux être mon copain ? Je demanderai à Maman si tu peux dormir dans ma chambre, avec mon petit frère. Tu sais, en fait, nous, on a pas beaucoup d'argent, juste ce qu'il
faut. Mais on partage tout et on s'aime tous les jours à la maison. Tu verras comme c'est bien quand Papa raconte une légende. C'est mieux que la télé ! "
La maîtresse demande à ce que les petits se rassemblent. Et Justin se met en rang avec moi. Il me prend la main.
J'ai demandé à la maîtresse si nous pouvions nous mettre à côté. Comme elle a vu ses yeux tristes, elle a dit oui.
Le lendemain, Justin arrive encore plus triste, avec ses vieilles baskets.
-"Je veux plus les mettre, les autres. Est-ce que tu as demandé pour que j'aille vivre avec toi ?
-"Oui ! Maman voudrait voir ta Maman pour que tu viennes passer deux jours pendant les vacances."
Justin se met à pleurer. -"Elle ne voudra jamais ! Elle dit qu'il y a les pauvres et les riches et que ça doit jamais se mélanger." Sanglots ! -"Mais je m'en fous. Je partirai de ma maison et je
viendrai chez toi ! Moi je veux vivre là où on s'aime."
Justin n'a pas pu venir chez nous. Mais nous sommes des bons copains et je lui raconte les légendes de Papa. A chaque fois, il me dit : "Tu sais, ça me fait du bien. Et je voudrais embrasser ta
Maman tous les jours en sortant de l'école. Quand je serai grand, je me marierai avec une dame qui sent bon."