Poêlée de fonds d'artichaut aux oignons dorés
L'angoisse, à ceci près qu'elle ne trompe pas car elle fait signe du réel, se décline sur le mode particulier de l'objet qui lui sert de justificatif. Dans le cas de cette poêlée de fonds
d'artichaut aux oignons dorés, cas placé dans le contexte de la séduction auquel l'auteur semble ne pas prêter attention, il faut considérer comme secondaire la manifestation présente à laquelle
elle se lie, cette angoisse, du simple fait qu'il s'agit de frire en premier des oignons qu'une autre aurait soigneusement émincés.
Qui donc, avant ce jour, pratiquait, non sans omettre les oeillades affectueuses qui accompagnaient la réponse à cette question : "que fais-tu là ?", le jeu du gros couteau sur les boules tendres
que l'on nommait oignons ?
Nous aurons par la suite à vérifier si le fait de les dorer lentement jusqu'à ce brunissement à peine exagéré, malgré la cuiller d'huile d'olive et les quatre dés de beurre demi-sel, ne put ajouter
à l'angoisse une dose de perception imaginaire que la seule évocation suffit à exciter dans le sens de quelque jouissance ignorée.
Quatre gros oignons blancs satisfont à la recette qui ne manque pas de sel puisqu'il en est de l'angoisse comme d'aucune autre sensation, à savoir qu'elle a pour objet un archaïque petit "a" dont
nous ne pouvons traduire la formule.
La vision des frissons, associée aux bruit des frémissements et aux odeurs que lance l'opération ardente sur fond d'aluminium "téfalée" saisit le préparateur et le force presque au rituel ajout du
bouquet garni, évocation des herbes de Provence certes, mais surtout de ses vacances dorées sur les traces d'aïeux méconnus, seul auprès de sa mère toute dévouée, malgré les céphalées dont elle
avançait le nom pour échapper aux exigences de la proximité.
Afin de découper, nous y voilà encore, car à découper ici on s'y entend, un légume aussi innocent que l'artichaut, il convient de se saisir d'un arme bien affûtée dont la course sera stoppée tout
net par une épaisse planche du même nom. Les huit petits violets crus perdent alors de leur superbe à cette seule fin de livrer leur tendre coeur qu'il s'agira de faire fondre. Vous entendez, car
vous êtes avertis, que le vocabulaire n'est nullement hasardeux et qu'il naît tout naturellement de quelques réminiscences des anciennes angoisses infantiles dont nul ne peut ignorer la
pertinence.
Les faire fondre, c'est tout d'abord les ébouillanter sur deux minutes dans une eau extrêmement chauffée dans laquelle fut dilué un cube de bouillon de poule dégraissé non sans l'avoir battu
vigoureusement avec un fouet. La sortie des fonds demande que l'écumoire soit de bonne taille, on ne sait trop pourquoi si ce n'est que cette bonne taille rend plus aisé l'opération qui consiste à
les ramasser tous ensembles et très vite les jeter dans la poêle. L'extrême rapidité de cette manoeuvre donne aux petits coeurs de ne pas cesser de fondre alors que l'huile bouillante durcit leur
chair sur toute la surface. Ils seront ainsi "moêlleux à coeur", expression que la mère énonçait toujours en regardant son fils tendrement.
Mais aujourd'hui, non sans appréhension, c'est le fils qui tente de séduire sa compagne future et, la projection dans le temps ici expressément soulignée par le narrateur, tente de tranformer son
angoisse en met délicieux.
Que serait-il devenu sans qu'une crainte de tout perdre n'ait poussé l'auteur à la sublimation ?
Le réel parfois surprend quand il s'érige en défit chaleureux. Le plat sera servi aussitôt et la généreuse cuiller de crème fraîche aura terminé de faire fondre l'aimée dont l'ardente aventure ne
fait que commencer.