Notre enfance est marquée par le fond de l'impasse. A pieds, il nous fallait une bonne heure pour revenir de l'école et notre père oubliait très souvent de venir nous récupérer en chemin, même
quand il faisait froid ou pleuvait à verse.
Notre mère avait fui on ne sait où, ce dont se servait notre père pour justifier l'arrêt des travaux d'aménagement de la seconde moitié de la maison. C'est ainsi que la façade exposée à l'Est du
côté de la forêt de pins n'a jamais eu ni fenêtres ni persiennes. Cartons et contreplaqués font toujours l'affaire pour boucher les ouvertures. Dans les chambres, de lourds rideaux sans cesse
tirés cachent l'absence de lumière. Cacher l'absence. Nous avons là le résumé tout simple de la vie de notre enfance. c'est en effet mon père qui nous a élevés en disant tout le temps : "si votre
mère était là, elle ne serait pas contente." Un jour, peut-être sur les onze ans, je lui fis remarquer qu'elle n'était pas là ! -"Je sais bien ! Mais nous faisons comme si ! C'est bien plus
sympa !" Nous répondit-il.
Nous avons fait comme si elle était là. Rarement, nous sommes allés en Bretagne pour passer quelques jours de vacance chez elle, ou devrais-je dire, chez Grand-Mère. Nous n'avions aucune
activité, et notre mère ne tenait pas compte de notre présence. Pour elle, nous avions de quoi faire entre frère et soeur. Mon frère était très mauvais joueur. Ma soeur n'aimait pas les
jeux de société. Elle préférait regarder la télé toute la journée. Moi, je partais sur les chemins avec n'importe quel vélo pourvu qu'il ne soit pas crevé. J'allais jusqu'à la falaise interdite
et je restais des heures assis dans l'herbe à regarder les rouleaux, l'écume, les oiseaux, l'horizon... Quand le soleil déclinait, je rentrais à toute vitesse parce que ça descendait et la
vitesse me donnait bonne mine.
A La Destrousse, nous avons longtemps espéré que Papa finirait la maison. La raison toute simple tenait à notre désir d'y pouvoir recevoir nos copains de classe. Mais il n'en fut jamais question
: "avec une maison dans cet état !"
Ma soeur travaillait bien à l'école. Je lui demandais souvent de l'aide pour mes devoirs. Mais comme ma chambre n'avait pas de fenêtre, et qu'il était obligatoire de laisser la porte ouverte,
laquelle porte était d'ailleurs coulissante et fermait la chambre de mon père quand elle exposait la mienne au grand poêle du salon, la dite soeur n'y restait pas volontiers parce que,
disait-elle, on ne s'y sentait pas bien. SI je voulais fermer ma porte, j'ouvrais la chambre de mon Père. Je vous avoue que le côté pratique du fait m'échappe encore aujourd'hui. Et je ne suis
pas près d'oublier les nombreux désagréments d'une telle installation malgré la chaleur dont je profitais. Heureusement, du moins le disait-il, j'avais une autre porte, dans l'angle du mur du
salon et du mur de la cuisine. Comme elle ouvrait dans la cuisine, ma chambre servait bien souvent de passage entre la cuisine et le salon pour éviter la salle à manger. Eh ! Oui ! Pour se rendre
au salon depuis la cuisine, il fallait manoeuvrer la porte cuisine-salle à manger pour ensuite manoeuvrer la porte salle à manger-salon. C'était plus facile de passer chez Francis. "Sa chambre
est toujours ouverte !" Combien de fois ai-je entendu ça ! Je vous disais donc que je n'avais jamais eu de chambre à moi ! Alors que ma soeur ainée vivait dans la plus grande chambre, de l'autre
côté du salon et près de la salle-de-bains. Sa chambre, c'était une impasse avec une seule issue. Quelle chance ! La mienne ressemblait plus à un grand hall où défilait toute la famille, qui avec
un petit suisse, qui avec un coca, qui avec une banane, qui avec un café pour s'aller vautrer devant la télé avec son trésor bucal et son goût pour M6.
Le petit dernier avait moins de chance. Il devait se satisfaire d'une sorte de placard en sous-pente dont la porte en accordéon plastifié ne se manoeuvrait pas aisément et dont le velux ne
donnait qu'un petit rien de lumière à cause des grands arbres qui protègeaient la maison des grosses chaleurs de l'été.
La cuisine ne fut jamais terminée, même pas le placage de la paillasse. L'été, le contre plaqué de la fenêtre était décloué pour faire une ventilation permanente, jusqu'aux premiers froids
d'octobre. De toute façon, jamais personne ne se serait hasardé à s'avancer aussi loin dans cette forêt, tout au fond de l'impasse. Les seuls intrus qui terminaient quelques fois leur course sur
la toile cirée de la table étaient quelques cigales ou de gros bourdons qui nous faisaient sursauter. Un énorme frelon nous a une fois fait fuir en lâchant la fourchette, et, bien sûr, nous
sommes tous allés dans ma chambre ! Mon père était au travail et c'est moi qui ai dû surmonter ma frousse pour chasser le monstre avec la tapette à mouches.
Finalement, la salle à manger ne servait pratiquement à rien, sauf à y jouer du piano, un bon vieux piano droit sur les touches duquel s'allongeait un moleton vert à franges courtes travaillé,
disait-on, par la grand-mère de notre père. Son prénom nous paraissait ridicule à cette époque, Caroline, alors qu'il nous semble agréable maintenant. Et son mari se nommait Augustin, ce qui nous
faisait rire tant il nous semblait que le prénom allait bien aux domestiques, comme Firmin ou Justin, voire Ernest... Nous ne les avons pas connus ces arrières grands-parents qui travaillaient
dans la Police pour l'homme et dans l'office des postes pour la femme.
Mon père était gendarme depuis toujours, mais un gendarme qui n'allait jamais sur le terrain, un gendarme de gendarmerie. Malgré ses horaires incompréhensibles, nous pouvions toujours le joindre
au téléphone en cas de problème et cela nous sécurisait quelque peu. Par contre, nous savions très vite, au ton de sa voix, s'ils avaient bu l'appéro ou non. Et les occasions furent nombreuses
dans cette gendarmerie d'Aubagne, départ d'un collègue, arrivée d'un autre, anniversaire, promotion, naissance... Il y avait toujours quelque chose à fêter, jusqu'à la nomination des nouveaux
directeurs du Conservatoire de Musique dont les murs étaient mitoyens, sur la Place Beaumond. Il était important d'entretenir les bonnes relations entre les deux maisons et je crois bien que mon
père s'en chargeait volontiers. Son prénom, c'était François. François Maurin. Et moi, je m'appelle Francis Maurin. Ma grand-mère voulait m'appeler François parce que j'étais le premier garçon.
Mais ma mère n'a pas voulu. Le compromis fut accepté. Mais l'histoire des prénoms se répètera pour le petit dernier, Franc. Tout ça est un peu ridicule si j'ajoute que ma soeur se nomme Francine.
C'est à vous dégoûter de jouer avec vos initiales. Je signerai donc FM et nul ne saura de qui sont les pages. A la gendarmerie, ils confondent encore avec fusil mirailleur.
Oui, je suis gendarme, comme papa. Et mon arrivée fut fêtée comme il se doit par un arrosage copieux en plein service. Mais personne n'en a rien su excepté le directeur du Conservatoire qui
m'avait félicité peu avant pour mon premier prix d'harmonie. Non seulement je dirigeais la fanfare municipale mais je composais des marches militaires pour la caserne et sa propre fanfare. L'une
d'entre elles eut un tel succès que la légion étrangère m'a demandé l'autorisation de la jouer aussi.
Depuis quelque temps déjà, toutes les fanfares d'Aubagne jouent les mêmes marches signées FM. La légion, la gendarmerie, les pompiers, les municipaux, et les anciens combattants. C'est pratique
pour les grandes fêtes où le cours Foch accueille toutes les fanfares pour un grand concert en commun. Et là, ça sonne. Moi qui souffle de toutes mes forces dans le gros tuba, j'ai des
difficultés parfois à m'entendre.
Ma soeur Francine est allé vivre en Inde. Elle s'était passionnée pour l'histoire de la route de la soie et, disait-elle souvent en dégustant ses germes de soja grillés devant la télé, ça va de
soi que j'irai en Inde, sur les traces de Marco Polo. Mon petit frère, l'incroyable Franc, traverse l'Afrique de long en large avec son diplôme d'ethnologie, parce que dans ces pays, "on s'en
fout qu'il y ait des fenêtres ou pas." Moi, je suis toujours dans l'impasse. Mon père est parti d'une balle de FM, perdue pendant un exercice de tir dans la cour de quelque fort de la région
parisienne quand il était instructeur et dans les moments où il prétendait être suffisamment sobre pour tenir tête aux jeunes recrues.
Au fond de l'impasse, tout a changé. Mon épouse, Françoise, ça ne s'invente pas, avait quelques biens dans le Nord, hérités d'un oncle inconnu. La maison au fond lui a plu et les travaux auquels
nous avons d'ailleurs participé pour qu'ils avancent plus vite, n'ont eu comme seul impératif que de terminer. "Il faut finir !" Répétions-nous aux maçons. Et nous avons fini.
Vous verriez comme les gosses invitent les copains. Presque tous les anniversaires de l'école se passent désormais au fond de l'impasse. Et comme dit la charmante maîtresse de l'école, mon
épouse, FM peut aussi vouloir dire Formidable Maisonnée.