Assis sur le gros ballon que les gosses utilisent pour faire le kangourou, je m'arrête. J'ai choisi simplement l'endroit de ma pose, mi-ombre mi-soleil, sous le tilleul échevelé. Le fond de l'air y
est frais et la polaire à manches longues est la bien venue. Le vert des feuillages et de la prairie repose mes yeux mi-clos qui ne regardent rien de précis.
Je suis attentif à ma respiration qui se fait naturellement, sans forcer ni à l'inspir, ni à l'expir. Je me dis que tout est calme et que la nature me regarde en silence. Aucune douleur ne sillonne
ma colonne vertébrale même si je sens une légère tension du côté droit, au niveau des reins.Les avant-bras se posent sur les cuisses et je me baisse doucement en appui sur la structure ainsi
formée, d'une grande stabilité.
Voilà ! Il est quinze heures mais ça n'a pas d'importance. La bise couche les grandes herbes sauvages, mais ça n'a pas d'importance. Un insecte tourne autour de mes oreilles mais ça n'a pas
d'importance. Les idées passent sans m'accrocher comme les images aperçues par la fenêtre d'un train en marche. Elles n'ont pas d'importance. Les impots, le patron, la voiture, le réfrigérateur, la
cave, les rideaux, le lit, les enfants, les examens, l'école, tout est dans le désordre et passe comme l'eau d'un ruisseau sur les rochers.
Je respire simplement. Relâché, j'imagine un axe souple qui me maintient depuis l'appui fessier jusqu'au dessus de crâne. Il est un peu penché en avant. Je respire simplement sans intervenir, en me
laissant faire. C'est un cadeau, de pouvoir respirer ainsi ! Bien des gènes respiratoires pourraient me faire perdre ce plaisir.
Je respire. J'inspire et je vais intervenir doucement en prolongeant mon expir, un tout petit peu. Puis j'observe la réponse à l'inspir. L'organisme travaille automatiquement. Il ajuste l'inspir à
chaque intervention sur l'expir. Je prolonge un peu encore, je marque un instant d'arrêt pendant lequel les poumons sont figés. Oh ! Pas longtemps ! Une seconde ! Puis deux ! Puis trois ! Jamais
beaucoup afin de ne pas faire un coup au coeur en recherchant brusquement l'inspiration. Et c'est la réponse : l'inspir, plus profonde, plus riche, plus réconfortante. Je prolonge mon expiration
cinq ou six fois de suite avec ce temps de vacuité intense avant l'inspiration. Je laisse ensuite le rythme respiratoire reprendre sa liberté.
Je recommence à prolonger simplement mon expiration. C'est la seule intervention volontaire que j'exerce ici. Le temps d'arrêt pendant lequel il se passe plein de choses. L'inspir ajusté, cadeau de
la vie. Au bout de quelques minutes, les mouvements respiratoires mobilisent les muscles du dos. Ils le font toujours mais nous n'en avons pas conscience. L'exercice de repos auquel je me livre
permet de découvrir ces tout petits mouvements qui sont ignorés dans l'action agitée. Quand j'inspire, la colonne vertébrale se redresse avec l'élargissement de la cage toraxique. Quand j'expire,
les muscles se détendent en même temps que les poumons se vident. Petit à petit, le laisser faire donne au corps l'opportunité de se décontracter. Les sensations deviennent plus précises, les
tensions se dessinent sous la peau et se relâchent un peu plus à chaque cycle.
La terre est le seul support qui donne à l'édifice de tenir. Sa seule force d'attraction contribue à la stabilité de la structure. Le tonus musculaire maintient les éléments en position, et c'est
justement celui-ci dont je prends connaissance en me laissant aller de plus en plus au fur et à mesure des alternances respiratoires. Je laisse faire et je suis attentif à ce qui se passe.
Ca fait un moment que plus aucune idée parasite ne perturbe la situation. Je ne sais pas combien de temps j'ai passé dans cette décontraction. Ah ! Si ! Il est quinze heures trente cinq ! Je le
note juste pour vous. Après trente minutes de repos, je suis complettement avachi sur mes avant-bras, la nuque pendante et toujours les yeux mi-clos pour éviter de m'endormir. J'ai fais
l'expérience de m'endormir dans cette position, c'est très facile. Mais le but de cet exercice n'est pas de dormir. Il est de relâcher les tensions du dos et de la nuque. En plus, il donne une
nouvelle dimension au temps.
Le temps s'étire. Une trentaine de minutes paraissent une éternité. J'ai fais ma gymnastique préférée : retourner dans mon corps.