Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Le fantasme se noue d’une série de productions imaginaires plus ou moins conscientes. C'est le sens le plus large que Freud a donné au mot. Il a longtemps cru que ses patientes avaient réellement été abusées par des proches. Mais la similitude de toutes les histoires le fit douter au point d’admettre par la suite que le vécu de ses patientes paraissait être une véritable construction imaginaire. Il nous reste cette notion dans le langage courant… « Attends ! Tu fantasmes là ! »
C'est encore tout frais à vos esprits : l'affaire d'Outreau dans laquelle trop de crédit avait été accordé aux dires des enfants.
Tous les éléments de la manipulation étaient présents dans cette sordide histoire. Il fallut un contexte social favorable dans une chronicité surprenante avec l'affaire Dutrou. Il fallut une médiatisation importante que le rapprochement des sonorités rendit encore plus populaire. C'était Dutrou à Outreau, mais cette fois avec en plus un réseau de notables, ce qui excitait notre appétit du sordide. Il y avait enfin la réponse aux rumeurs et tout le cortège des petites satisfactions d'un malin plaisir propre à chaque téléspectateur qui souhaitaient depuis longtemps que ces "pourris" soient finalement confondus. Mais n'oublions pas non-plus l'occasion pour un petit juge zélé de faire ses preuves, n’oublions pas la frousse des psychologues dans l'obligation d'adopter aveuglément le sacro-saint principe de précaution, nouvel évangile normatif d'une société à risque qui prône pour s’en défendre la tolérance zéro.
Cette histoire à elle toute permet de faire une place de choix à de nombreux fantasmes, lesquels ont animé en secret les uns et les autres dans les directions les plus variées.
Je souhaite non pas débattre de cet épisode juridique mais plutôt reconnaître qu'il existe un certain rapport entre les fantasmes et les désirs, des plus joyeux comme se tenir par la main pour faire un monde nouveau, utopique, jusqu'aux pires qui poussèrent les fous à la solution finale.
Peu importe qu'ils soient conscients ou inconscients, nos fantasmes nous proposent des images, des actes, des rêves, en un mot, (plus psychologique), des objets dont nous gardons les représentations plus ou moins précises et que nous prenons en compte malgré nous, il faut bien l'accepter.
Pour Freud, les objets imaginaires que nous avons créés nous mobilisent et orientent nos comportements dans la direction des satisfactions, pleines ou partielles, de nos désirs. Il considère les fantasmes comme des désirs primaires qui restent inscrits dans notre psychisme en souvenir des vécus de plaisir précoces. Rêves, lapsus, mots d'esprit, actes manqués sont autant de comportements qui résultent de la recherche d'une petite satisfaction en lien avec ces traces mnésiques de plaisir.
Lacan transforme radicalement cette relation en faisant de ces objets représentés la cause de nos désirs. Il montre ici l'assujettissement du sujet aux objets imaginaires. Ce sujet divisé, pour cette raison, se tient à la disposition de quelque objet petit "a" dont il ne sait rien sinon qu'il reste en tension vers lui. Le "a" est ici représentation insignifiante de la cause de ses désirs. Ce n'est pas un signifiant mais une petite lettre. Il ne représente pas le sujet, mais la cause de ses désirs.
Le fantasme n'est plus alors la seule représentation imaginaire des quelques objets auxquels on s'accroche, mais il prend
une définition toute particulière de par sa fonction, à l'intérieure d'une organisation structurée. Il est le lien qui relie le sujet $ (S barré) à l'objet "a". On l'écrit : $ <> a .
($ poinçon a)
Nous sommes ici au cœur de la théorie structuraliste de Jacques Lacan.
A la différence d'un système dont les concepts s'organisent les uns en s'attachant aux autres selon des règles immuables, la structure est constituée d'éléments qui interagissent entre eux non pas selon des règles mais selon des fonctions qui ne leur sont pas attribuées à l'avance. Nous ne savons pas quelle fonction va occuper l'élément nouvellement apparu dans la structure. Ainsi la pratique structuraliste paraît-elle plus dynamique dans la mesure où les fonctions animent sans cesse la structure alors que les concepts dans un système semblent devoir s'y figer à une place donnée.
L'objet "a", la cause inconnue de nos désirs, nous poinçonne de sa marque indélébile. C'est la fonction du fantasme de nous marquer de son sceau au point que nos désirs tendent à la répétition, comme chacun en a déjà fait l'expérience. On le remarque bien dans le choix du mot poinçon, il témoigne plus d'une fonction que de la qualité de la trace laissée, quelle que soit sa forme, quelle que soit l'importance du sceau.
Le fantasme a ses raisons.
Le réel serait bien intolérable si le fantasme n'existait pas. L'objet réel "a" est déjà irrémédiablement perdu. En effet, nous ne le nommons pas. La naissance du petit d'homme est aussi la mort du nid fœtal et la séparation d'avec cette vie antérieure, intérieure, C'est aussi la coupure du cordon et l'ouverture des poumons. Le cri, premier et dernier, sera bien réel qui seul, éphémère, sidérant, risque cette aventure de laisser sans voix les "parlants" qui l'entendent, jusqu'au moment des premiers mots énoncés : "c'est un garçon" qui initient l'enfant dans l'ordre de l'imaginaire et du symbolique en fermant à tout jamais l'accès au réel. Désormais, toute tentative de préhension du réel sera échec et se soldera au mieux par une saisie imaginaire de quelque réalité bien éloignée du réel. Les éléments qui existaient avant ne nous seront jamais découverts sinon selon une perception nouvelle et singulière.
Pour palier le manque irrémédiable de ce qui est perdu, nous imaginons un lien, celui dont je parle, et ce n'est que pur fantasme. Rien de ce que je vous dis là n'est réel dans la mesure ou nul ne peut le montrer. Ce lien dynamique a pour fonction de nouer l'imaginaire et le symbolique au-dessus du réel dont nous pensons qu'il ne va pas surgir.
Quand il surgit, il se produit toujours un temps de sidération tellement "ça" manque de sens. Nous avons tous vécu quelques petits accidents. A chaque fois nous restons bouche bée, suspendus… Et puis nous disons que nous aurions pu l'éviter si… ou si… Nous disons aussi que c'est trop bête, que c'est un accident idiot. (Mais existe-t-il un accident qui ne soit pas idiot ?) Enfin nous fantasmons une rationalité quelconque à l'événement comme une punition ou encore, mais plus rarement, une bénédiction… Finalement nos fantasmes nous suffirons pour y trouver un sens, alors même que nous savons que "ça" n'en a pas, dans l'ordre du réel.
Le fantasme a pour fonction de palier la douloureuse division de sujet. Si, par exemple, nous avions conscience pleine et entière de notre assujettissement à la mort, aurions-nous besoin de vivre ? Si nous avions la perception réelle des horreurs biologiques qui font ce corps dont nous sommes esclaves, pourrions nous simplement dormir et lui faire entièrement confiance ? Quelques chocs inter-neuronaux suffisent à nous priver de la station debout. Quelques grammes de substance toxique nous transportent ailleurs.
Priver quelqu'un de ses fantasmes, c'est lui faire du mal. Ils ont pour fonction de venir obturer les orifices qui donnent accès au réel insupportable, mieux vaut donc les préserver. Les amoureux ne fantasment-ils pas qui se jurent fidélité et se promettent une nombreuse progéniture ? Ah ! Qu'il est bon de profiter de nos fantasmes !
Nous ne devons pas confondre le rêve et le fantasme.
J'ai rêvé que la Vénus de Milo avait des bras. L'un repoussait mes ardeurs, l'autre retenait le drapé que j'aurais souhaité plus lourd afin qu'il chutât.
Sa beauté la rendait inaccessible. Ses défauts même en faisaient une déesse. Tout désir était vain puisque nul espoir ne se profilait d'une quelconque pointe de satisfaction possible. Cependant, un gosse l'enlaçait, juste assez grand pour coincer son petit museau entre les cuisses de la belle. Lui au moins pouvait bénéficier de ses largesses, d'un amour ici fantasmé.
Qui donc rêverait ainsi s'il ne pouvait profiter de la merveilleuse et mystérieuse mécanique de ses représentations ? Qui aurait besoin de rêver s'il n'y trouvait l'issue à quelques désirs qu'il ne faille pas évoquer dans l'état de veille ordinairement vigilante ?
Il est sûr que mon désir serait là que la Vénus adulée n'ait point de bras pour faciliter mon approche, et qu'elle ne fut pas de marbre, ce que peut-être j'ai reproché à cette mère dont je garde la représentation. Dans le rêve, lui donner des bras, c'est camoufler le désir en sachant très bien que ce n'est plus possible. C'est aussi permettre à l'enfant de bénéficier de ses caresses dans les cheveux, tandis que son étreinte garde le drapé en position de voiler ce qui doit rester voilé. L'identification à l'enfant n'est pas innocente non plus.
Je livre ce rêve, non plus dans sa première version puisque, au lecteur je m'adresse, afin de distinguer ce qu'il en est du désir relativement facile à débusquer de ce qu'il en est du fantasme dont l'énigme reste ici tout entière. Certes, au premier degré, je pourrais être accusé de prendre mes désirs pour des réalités, selon l'usage courant. Mais pour ce qu'il en est de la part inconsciente, qu'en dire ? Et là vous découvrez qu'il ne peut se dévoiler partiellement qu'en présence d'un autre, à l'endroit même où sera lu le poinçon qui scelle de sa fonction dynamique le lien entre le sujet divisé, et l'objet "a", cause de son désir. Ce n'est pas le rêve qui est important, mais le fantasme. Le rêve sera raconté d'une certaine façon, en présence de tel interlocuteur et dans des circonstances telles qu'il sera nécessaire de conjoindre au récit bien d'autres éléments contextuels afin qu'il prenne forme de discours, c'est à dire qu'il se modélise dans la forme habituelle de la structure singulière du discours du sujet.
L'objet d'amour ne se superpose pas à l'objet du fantasme. Une expérience simple nous a souvent fait réfléchir à ce sujet. Qui n'a pas eu le plaisir d'acquérir une nouvelle voiture depuis longtemps attendue ? C'est celle-là que je veux, sa couleur, sa forme, le service après vente… On tourne autour, on la découvre, on joue avec l'allume cigare et l'ordinateur de bord. On bascule les sièges arrières pour voir la taille du coffre. Et très vite, nous repérons ce qui manque. L'éclairage du coffre, le variateur d'éclairage du tableau de bord, la montre à aiguilles, le second compteur journalier… Des bricoles au regard de ses réactions bizarres sur route défoncée… L'objet du fantasme n'est pas l'objet d'amour. La prochaine voiture se garera toute seule… Et les sièges seront chauffants, avec réglage individuel…
Nous avons bien du mal à repérer ce qui noue le fantasme. Et c'est pour cette raison que nous sommes heureux de n'avoir pas cette
obligation hallucinante d'être confronté sans cesse au réel.
Fantasmons donc encore !