Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Lorsqu'il était arrivé barbu du Kamtchatka...
Que pouvais-je lui donner, à part ses médicaments ?
Quel espoir ? Il avait une telle envie de ne pas mourir...
Je n'ai rien raconté à ma mère. Elle ne m'aurait pas comprise. Elle m'aurait blâmée. Elle m'aurait maudite. Car ce n'est pas un cancer ordinaire, dont tout le monde a peur. C'était celui de Tchernobyl, encore plus terrifiant ! Les médecins m'ont expliqué que si les métastases avaient frappé les organes intérieurs, il serait mort rapidement. Mais elles se sont répandues à la surface, sur le corps, sur le visage... Il était recouvert d'excroissances noirâtres. Son menton avait disparu. Le cou aussi ! Sa langue pendait. Des vaisseaux éclataient et il avait des saignements. J'apportais de l'eau froide, je faisais des compresses ; rien n'y faisait. C'était horrible. Tout l'oreiller se couvrait de sang... J'apportais une cuvette... Les jets de sang y tombaient avec le même bruit que le lait dans un seau pendant la traite de la vache... Ce son... Si calme, si campagnard... Je l'entends encore, la nuit. Tant qu'il était conscient, il tapait des mains. C'était notre signal convenu : "Appelle l'ambulance !" Il ne voulait pas mourir. Il avait quarante cinq ans... J'appelle les urgences, mais on nous connaissait. Personne ne voulait se déplacer : "Nous ne pouvons pas aider votre mari !" Une piqûre, au moins ! De la drogue. Je le piquais moi-même. J'avais appris à la faire. Mais l'injection ne faisait qu'un bleu sur la peau, sans se diffuser. Une fois, je suis parvenue à les convaincre et l'ambulance est venue.
C'était un jeune médecin... Il s'est approché de lui pour reculer aussitôt.
-Dites, ce n'est pas une victime de Tchernobyl ? Il ne fait pas partie de ceux qui ont travaillé là-bas ?
-Si !
Alors, je n'exagère pas, il s'est exclamé :
-Ma pauvre ! Que cela se termine le plus vite possible ! J'ai déjà vu mourir des Tchernobyliens !
Mais mon mari était pleinement conscient et il entendait tout. Mais il ne savait pas, ne devinait pas qu'il était le dernier de son équipe à être encore en vie. Le dernier...
Une autre fois, c'est une infirmière qui est venue. Elle est restée sur la palier. Elle n'est même pas entrée dans l'appartement.
-Excusez-moi, je ne peux pas.
Et moi, est-ce que je pouvais ? Je pouvais tout. Il criait... Il avait mal... Toute la journée... Alors j'ai trouvé la solution : je lui injectais de la vodka. Il se débranchait. Il s'oubliait. Ce sont d'autres femmes qui m'ont soufflé ce remède. D'autre femmes qui avaient connu le même malheur...
Ma mère venait : "comment as-tu pu le laisser aller à Tchernobyl ? Mais comment as-tu pu ?" Mais quel moyen avais-je de l'empêcher ? Et lui, l'idée de refuser d'y aller ne l'avait même pas effleuré. C'était une autre époque. Comme en temps de guerre. Une fois, je lui ai demandé : "Regrettes-tu d'y être allé ?" Il a remué négativement la tête. Et il avait écrit dans le cahier : "après ma mort, vends la voiture, vends les roues de rechange, mais n'épouse pas Tolik." Tolik, son frère, était un peu amoureux de moi.
Il y a des mystères... Je me tenais assise auprès de lui. Il dormait. Il avait de si beau cheveux. J'ai pris une mèche et je l'ai coupée... Il a ouvert les yeux et il a vu ce que je tenais dans la main. Il a souri... J'ai gardé de lui sa montre, sa carte militaire et la médaille qu'il a reçue pour Tchernobyl...
(Après un silence...) J'étais tellement heureuse ! A la maternité, je passais mes journées à l'attendre, près de la fenêtre. Je ne comprenais pas réellement ce qui m'arrivait, quand j'allais accoucher? Je n'avais besoin que de le voir... Je ne me lassais pas de le regarder, comme si je sentais que cela devait se terminer un jour. Le matin, je lui préparais le petit déjeuner et j'admirais sa manière de manger. Sa manière de se raser, de marcher dans la rue. Je suis une bonne bibliothécaire, mais je ne comprends pas comment on peut aimer son travail. Je n'aimais que lui. Lui seul. Et je ne peux pas vivre sans lui. La nuit, je crie... Je crie dans mon oreiller, pour que les enfants n'entendent pas...
Je n'imaginais pas une seconde la maison sans lui. Ma vie sans lui. Ma mère, mon frère me préparaient. Ils faisaient de discrètes allusions, me rappelaient que les médecins conseillaient de le faire entrer dans un hôpital spécial aux environs de Minsk. Là où, avant, on envoyait les malades incurables... Les victimes d'Afghanistan... Des estropiés sans bras ni jambes... Et maintenant c'était le tour des Tchernobyliens. Ils me suppliaient : il serait mieux là-bas ! Il y aurait toujours des médecins à portée de la main. Moi, je ne voulais pas en entendre parler. Ils l'ont alors persuadé et c'est lui qui me demandait : "amène-moi là-bas. Ne souffre pas."
Il a rempli de supplications tout notre cahier. Il m'a obligé à donner ma parole. Alors je suis allée en voiture, avec son frère. Au bout d'un village qui s'appelait Grebenka, se dressait une grande maison de bois avec un puits qui tombait en ruines et des toilettes dehors. Elle était tenue pas de vieilles femmes vêtues de noir. Des religieuses... Je ne suis même pas sortie de la voiture... La nuit, je l'ai embrassé : "Comment as-tu pu me demander une chose pareille ? Jamais je ne le ferais. Jamais !" Je l'ai couvert de baisers...
Les dernières semaines furent les pires... Pendant des demi-heures entières, je l'aidais à uriner dans un petit bocal. Il ne levais pas les yeux. Il avait honte. Et moi, je l'embrassais. Le dernier jour, à un moment, il a ouvert les yeux, s'est assis, a souri et a dit : "Valioucha !"
Il est mort seul... L'homme meurt seul... Des collègues l'ont appelé de son travail : "Nous allons lui apporter un diplôme d'honneur?" Je lui ai dit : "Tes gars veulent venir." Il a fait : "Non ! Non !" de la tête. Mais ils sont venus tout de même... Ils ont apporté de l'argent et le diplôme, dans une pochette rouge ornée du portrait de Lénine. En la prenant, j'ai pensé : "Mais pour quelle cause meurt-il ? Dans les journaux, on écrit que ce n'est pas seulement Tchernobyl qui a explosé mais le régime communiste. Et le profil sur la pochette rouge n'a pas bougé..."
Quand il est mort, personne n'osait s'approcher de lui. Selon nos coutumes slaves, les membres de la famille n'ont pas le droit de laver et d'habiller le défunt. On a fait venir deux employés de la morgue. Ils ont demandé de la vodka.
-Nous avons vu de tout, m'ont-ils dit. Des victimes d'accidents de la route, des cadavres d'enfant calcinés dans des incendies. Mais une chose pareille, c'est bien la première fois ! Les Tchernobyliens meurent de la façon la plus horrible...
(Elle s'arrête !) Quand il est mort, il était très chaud. On ne pouvait pas le toucher... J'ai arrêté l'horloge de la maison. Il est sept heures du matin. Elle est restée ainsi jusqu'à ce jour. Impossible de la remonter... On a fait venir un horloger. Il a eu un geste dépité.
-Ce n'est pas mécanique ni physique. C'est métaphysique ! (...)
On me l'a pris ! De quel droit ? On lui a apporté la convocation barrée de rouge le 19 Octobre 1986... Comme pour la guerre...
Valentina Timofeïevna Panassevitch, épouse d'un liquidateur.
Tiré de "La supplication" Tchernobyl, chronique du monde après l'apocalypse
Témoignages recueillis par Svetlana Alexievitch. Collection poche "J'ai lu"