Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Octobre 2009
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
La porte d’Aix est bloquée, envahie par les CRS. L’autoroute Nord idem, fréquenté d’habitude par les seuls 4X4 blindés qui circulent entre Aix et le nouveau Marseille d’où pointeront haut dans le ciel les « tours de la puissance ». On les verra de loin, érigées là en pure symbole phallique dont bien peu de Marseillais auront encouragé la construction. Les forces du maintien de l’ordre, de l’ordre de l’occupant, protègent la progression des tout nouveaux chars Marta-Drasaud, dont la première mission consiste à se positionner derrière le Théâtre Toursky, sur le pont de l’autoroute qui traverse le quartier Saint Mauront. Depuis hier soir, nous savons que les femmes sont enfermées dans le théâtre et redoutons que les chars ne se mettent à tirer sur le bâtiment.
Il est dix heures trente, en cette matinée ensoleillée. Traverse Léo Ferré, aucune milice, aucun camion militaire, pas de CRS. Le désert total. Les habitants du quartier sont restés chez eux, certains sans le mari ni le père qui ont été embarqués pour une destination secrète. Survient un premier tir. Il fait un trou d’un mètre dans le béton, et la structure s’ébranle comme un bateau sur une crête. L’obus a traversé l’ensemble jusqu’à la terrasse du premier niveau. Un second tir, sur un axe décalé de deux mètres sur la gauche et vers le bas. Les dégâts sont déjà considérables. Le pan de mur que l’on aperçoit depuis l’autoroute ne tient plus que par miracle. Les gravas dégagent une poussière épaisse qui s’appesantit sur les chars. Mais le troisième est déjà réglé pour donner le coup de grâce au bâtiment. L’effondrement de la toiture provoque une secousse telle que les vitres encore entières se brisent en quelques secondes, qu’elles soient du théâtre ou des immeubles voisins. On ne voit plus rien, aucun bruit ne fait vibrer l’air. La culture se meurt, à commencer par son cœur, celui qui bat pour que respire la vie de la cité.
A deux heures du matin, deux acharnés de la résistance, jeunes et effrontés, bravant le couvre-feu dans ce petit quartier surchauffé, avaient dressé une échelle jusqu’à la terrasse, et s’étaient introduits dans le grand hall, posant soigneusement leur doigt sur la bouche pour inviter les femmes à garder le silence le plus absolu. Deux autres complices, simultanément, faisaient céder les cadenas en forçant avec des pinces monseigneur et, sans bruit, firent évacuer les femmes l’une derrière l’autre, jusque dans les immeubles voisins, dans lesquels aura joué la plus grande des solidarités. Beaucoup s’en souviennent encore, car les voisins les auront cachées durant plusieurs jours afin de ne pas éveiller les soupçons de ceux qui étaient sûrs de leur destruction totale, sous les décombres.
Fait d’armes étonnant pour un peuple sans armes, quelques cent cinquante femmes furent sauvées cette nuit là, sans que les autorités n’aient pu le soupçonner. Deux vigiles avaient néanmoins trouvé la mort, avant d’être ensevelis. L’armée d’occupation n’a pas communiqué à ce sujet, ne souhaitant pas se glorifier d’avoir lancé au front une milice privée.
Les hommes emprisonnés, ne le sont pas seulement derrière un mur ou des barreaux. Ils sont emprisonnés derrière un silence encore plus épais que n’importe quel acier ou béton. Un silence qui détruit le temps, l’être et son entourage.
Comme le soulignent les révoltés militants, barreaux et murs enferment des êtres non seulement dedans, mais aussi dehors. La privation de liberté détruit la dignité du prisonnier mais aussi la dignité de ceux qui emprisonnent, sans oublier la dignité de ceux qui subissent aussi le mur du silence et sont, dehors, emprisonnés et mutilés dans leur dignité.
Il en est de même pour l’occupé, comme pour l’occupant. Le grand mur qui les sépare détruit l’occupé comme il détruit l’occupant, il sépare tout autant la population qui est du bon côté ! Au nom de quelle dignité surnaturelle un groupe d’homme peut-il organiser l’apartheid ou la ségrégation ?
Nous avons tous les images piteuses de ces grands tortionnaires dont la seule défense était de répondre qu’ils ne faisaient qu’exécuter des ordres. Nous avons tous vu dans leurs yeux, vidés de substance vitale, le vide sidéral laissé par le départ des plus infimes parcelles de dignité humaine.
Nous savons qu’une légère propagande, sur la durée, finit par persuader l’occupant que sa dignité ne peut être sauvegardée qu’en exterminant l’indésirable, le rebelle, le terroriste, l’autre, le pas pareil ! Il suffit d’apprendre les mots simples : « Nous devons écraser tous les cafards ! » « Il ne doit pas rester un seul rat ! » ...
L’histoire se renouvelle et la culture risquerait de nous l’apprendre. La destruction du Théâtre Toursky dans cette année 2013 sera l’un des échecs humiliants de l’armée d’occupation des pouvoirs financiers français.