Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Au café de la gare, vestige d’un passé riche de rencontres et de séparations, l’horloge encore debout et fière nous chante ses souvenirs avant les onze coups bien frappés. Les quelques notes du carillon Westminster tirent Franck vers les doux moments passés chez grand-mère. Nostalgie ouatée ! Grand-mère sentait bon et sa maison la paix. Jamais un reproche à quiconque, même quand les ronflements de Grand-père envahissaient le salon ! Un petit sourire soulignait le clin d’œil de complicité qu’elle échangeait avec ses petits-enfants.
Franck attend le train de Bordeaux d’où revient la femme qu’il aime, cette femme qui lui a donné deux beaux enfants, cette femme qui l’accompagne depuis bientôt vingt ans. Il est en avance parce qu’il a déposé sa grande fille à la fac Saint Charles. A son âge, Coralie aime bien arriver un peu en avance pour papoter avec ses copains à la cafétéria, mais elle se débrouille tout de même pour être très en retard. C’est vrai qu’à dix huit ans, les apparences comptent beaucoup et les heures tournent plus vite dans la salle de bain que dans l’amphi ! Il a donc été sollicité pour cet accompagnement précipité qui a coupé son élan dans la rédaction de sa septième nouvelle.
La nouvelle est une passion récente. L’exercice lui permet de s’évader des complications du boulot, de s’entourer d’horizons nouveaux, et le pousse à faire des recherches sur la toile quand des noms propres le surprennent à venir se coucher sur sa page. Gargantua, Lao-tseu, Diogène, Michel Ange, Artaud, Brutus, Vénus, Cassandre, Minotaure, Ulysse, Sisyphe, Cléopâtre, ou Verlaine, que sais-je encore ! qui finalement, au hasard des lignes, s’immiscent entre les mots comme pour passer du décor habituel de notre culture au rôle de jeune premier sur un gros plan qui crèverait l’écran. Tiens ! Il est là ! Que vient-il faire au juste ? C’est là que commencent les recherches. Il n’y a pas que les héros. Des noms de lieu font aussi irruption qui bien souvent appellent à plus de précision. Syracuse ou la Rue de Varennes ! Beaucaire et le Mont Saint Odile ! Figuerolle ou La Motte Beuvron ! Mais aussi Capri, Moscou, Moncuc, Menton ou Visemoux, dans la Saône et Loire. Il faut vérifier ! Par contre, à Confucius, on peut prêter beaucoup de citations qu’il est difficile de contrôler. Souvent, on en accueille l’authenticité avec sourire !
Un jour, il se retrouve là dans ce café de la gare, disons à Saint Charles parce que la vérification ne sera pas faite, et il attend sa femme. Elle revient d’un colloque ou de ce que les pharmaciens nomment une formation, mais qui ressemble plutôt à un stage de vente, Vitaflipex ou Praxilinmax, pour inventer des noms de médicament. On n’a pas vérifié !
Son mobile vibre et le texto affiche ces mots : « retard possible 2 h ! Bises. »
Bravo la SNCF ! se dit-il, résigné, voire même déçu qu’elle ne rende plus le service comme avant le TGV. La ponctualité et la sécurité rendaient le train attractif. Maintenant, on doit le subir et le plus souvent par obligation. Les voyages, ça devient pénible. Progrès ! Quand tu nous tiens !
Franck décide qu’il va choisir un sandwich au jambon à déguster avec un petit demi-pression et un café, puis descendre jusqu’au fort Saint Nicolas pour digérer. De toute façon, le prochain texto décidera de la suite. Mais une amicale tape sur l’épaule modifie ses plans.
« Franck ! Ca doit faire au moins vingt ans que je ne t’ai pas vu ! Ca alors ! Si ! A ton mariage ! On s’était régalé… Dix huit ans !
Romain ! Quelle surprise ! Je te croyais à Los Angeles ! De retour en France ?
Depuis dix ans ! J’ai monté une boite d’infographie à Paris, Marine Graphie !
Spécialisé dans la marine ?
Non ! Ouais, je sais ! Il faudrait que je change de raison sociale, à chaque fois on me dit la même chose. C’est mon épouse qui s’appelle Marine. Elle est super douée. Et c’est grâce à elle que nous avons tant de réussite. Là, elle est dans le train, mais il a du retard. Elle vient me rejoindre pour quelques jours en amoureux sur la côte, comme on dit là-haut !
Elle revient de Bordeaux ? Parce que la mienne vient de me laisser un texto. 2 h de retard ! Probable ! Tu sais ce que c’est quand ils annoncent probable !
Non ! De Toulouse ! Mais le train, c’est sûrement le même. Tiens, elle m’appelle !
Allo ! Deux heures ? Au minimum ! Bon ! Je t’embrasse ! Tu sais avec qui je suis ! Franck ! Oui ! On s’était rencontré à son mariage ! Dix huit ans ! Un bail ! Bisous !
Franck se souviens de Marine. Il garde au fond de quelque part les traces de leurs ébats de jeunes adolescents, une touche de regret grisant ses images. Quel dommage que l’ado soit si emprunté dans ses approches ! Son regard voyage un peu dans le vague. Romain le remarque probablement.
Eh ! Franck ! Tu es parti ailleurs là ? Tu regrettes le temps de nos libertés ?
Je suis en train de penser que nous étions bien empruntés, même dans nos amours !
C’est peut-être bien comme ça ! Les souvenirs de nos envies et de nos désirs sont plus marqués que ceux de nos plaisirs ! Marine se souvient de toi. Elle me parle parfois de ce grand amour timide que tu as été pour elle. Mais elle ne me dit jamais pourquoi vous vous êtes perdus de vue.
Je crois qu’un jour j’ai eu un geste maladroit. Mais ça ne devait pas être le signe d’un élan fulgurant, j’étais trop retenu pour ça ! Qui sait ? Je ne me souviens pas vraiment. Et depuis ce moment là, nous avons pris de la distance. C’était peut-être dans la crainte d’avancer plus avant dans notre rencontre. Ensuite elle bifurquait sur les prépas scientifiques alors que j’allais en cagne.
C’est là que je l’ai beaucoup admirée, je me suis approché, très lentement, et nous nous sommes soutenus dans nos études, avant qu’elle ne parte pour les USA. C’est à ton mariage qu’on s’est retrouvé. On s’est marié peu de temps après. Elle m’a donné deux garçons. Théo, dix sept ans et Yann, quatorze ans. Le premier me ressemble, le second à sa mère. Elle l’a un peu gâté ! Mais ils sont OK ! Et toi ?
Moi, j’ai Coralie qui étudie là, à Saint Charles. Et Lucas qui me ressemble ! Dix huit et seize ans. Lui, il me fait trop rire. Il joue de la guitare avec son groupe et il aime le Métal. Quand je le vois, j’ai l’impression qu’il ose des trucs que je m’interdisais. Laura, mon épouse, ne supporte pas ses bruits. Ce n’est pas de la musique ! s’obstine-t-elle à lui répéter. Mais il sourit et reprend de plus belle. Alors elle va travailler dans sa pharmacie, juste en face. On va faire un tour ? Tu connais Marseille ? Le Vieux Port ? Allez !
Les deux hommes descendent vers la Canebière, la descendent ensuite, et descendent les politiques qui laissent ainsi à l’abandon cette avenue si renommée. Le tram ne lui a pas redonné les aspects qui la rendirent célèbre. Ils longent le Quai des Belges et ne perdent rien du bon soleil de ce matin de printemps. Le Fort Saint Jean n’a pas changé de place. La promenade le long des remparts les rend silencieux. Sur l’autre rive, majestueux, le Faro et ses pelouses. Le mobile de Romain sonne. Il a enregistré le carillon de Westminster. Rigolo !
Marine ! Oui, je devine. Tu as rencontré Laura ! Vous êtes à la gare ! Non ! Au Café de la gare ! Oui ! Vous refaites le monde ! On arrive ! Un bon petit quart d’heure !
On ne va pas trop se presser, elles doivent avoir beaucoup de choses à se raconter.
Pourquoi tu dis ça ? Tu as l’air bien sûr de toi !
J’ai appris en découvrant les courriers du grand-père bien gardés dans une malle au grenier, que les deux femmes sont en fait des demi-sœurs. Son grand-père, lequel était présent au mariage, l’avais-tu remarqué, dansait souvent avec la mère de Marine. Tu le sais, c’était une parente éloignée du père de Laura. Elle était plus âgée d’une quinzaine d’années.
Oui ! Marine regrette assez souvent que feu sa mère fut si âgée ! Pauvre Juliette !
La pauvre Juliette comme tu dis avait pour amant ce fameux grand-père. Et ! Pour tout te dire, Marine serait le fruit de leurs amours et non la fille de son père. Je suis sûr que Laura se fera le plaisir de tout lui dévoiler. Elle est un peu jalouse de Marine. Je m’en aperçois quand j’évoque avec elle mes maladresses d’adolescent. C’est comme si elle avait perdu quelque chose. Laura me fait toujours croire, en souriant qu’elle aurait voulu me connaître à ce moment là ! Mais je crois qu’elle voudrait surtout qu’il n’y ait jamais eu d’autre amour dans mon cœur.
Alors là ! C’est sûr qu’elle va lui en parler !
Les hommes se sont approchés de la table, au Café de la gare, et les embrassades furent affectueuses. Les deux couples se sont appréciés et leur amitié toute fraternelle continue encore de leur être agréable. Laura n’avait rien dit. Marine restait dans l’ignorance ainsi que les enfants. On s’étonnait pourtant en blaguant de la ressemblance hasardeuse entre Coralie et Marine. C’était à tel point que son père croyait souvent revoir en sa fille celle dont il était amoureux.
Sur la plage, un autre détail amusait les hommes. Laura et Marine avaient exactement les mêmes hanches, et nul n’aurait pu distinguer l’une de l’autre d’après leurs seules chevilles qu’elles ornaient d’une même délicate chaîne dorée. Marine résumera tout, sans le savoir, un jour de plein soleil : « à force de se rapprocher, on finit par se ressembler. »
Coralie et Marine jouaient comme deux sirènes dans la mer et la candeur les rendaient belles. Yann rejoignit Lucas dans le Métal. Ils se moquent pas mal des ressemblances.
La vie tourne et ses mystères la rendent croustillante. Mais ! Parfois seulement !
Au Café de la gare, le mobile sonne. Franck plonge la main dans sa poche et le regarde.
Il ne s’éclaire pas. Ca y est, il a lâché. Il met la main sur le front. C’est le carillon du bistrot. Il est treize heures. Il replie le PC portable. Rien de tel qu’une nouvelle pour accélérer le temps. Laura est debout, les mains sur les hanches. Elle attend que Franck lève les yeux. Lui, au moment où il refait surface, pense qu’il n’aurait pas du essayer le Vitaflipex !