Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Septembre 2009
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
Les tirs d’obus ont fait plusieurs victimes, Rue Sainte. Un jeune homme brandissait un fanion sur lequel se détachaient les armoiries de la ville de Marseille et son inscription mémorable : Actibus immensis urbs fulget Massiliensis (La Ville de Marseille resplendit par ses hauts faits). Fanion qui témoigne assurément de la fierté de Marseille qui sortit victorieuse sur la peste comme en témoigne le lion armé du caducée, et le taureau sur la gauche de l’impression armé d’un trident comme le fameux Neptune, Dieu de la mer dont la charge est de remettre les navires sur les flots après leurs naufrages.
Son innocence le poussait à narguer les envahisseurs qui n’ont pas hésité à tirer dans les façades, depuis la Rue Breteuil, et la mort est venue frapper le jeune homme de seize ans dont les questions sur la vie n’avaient par de réponses. Il semblerait que les pourparlers de paix débattus en haut lieu et relayés par les médias plus vite qu’ils ne seront jamais signés, précèdent presque toujours ces incursions sauvages que l’armée d’occupation organise afin de justifier qu’une paix est impossible, dans les circonstances actuelles où de très nombreux « terroristes » se fondent dans la population civile.
Sofiane est mort. Sa famille voudrait quitter la ville. Mais qui achèterait un appartement au premier étage du numéro 41 de la Rue Sainte, immeuble dont la façade menace maintenant de s’effondrer ? Même la Pharmacie n’est plus qu’un tas de ruines, et les hommes tentent à mains nues de rétablir un passage, au moins pour les piétons.
Le nombre de Marseillais qui suivent maintenant le cortège est impressionnant. Le corps du jeune homme est porté sur un brancard, à hauteur des épaules et son fanion blanc tranche sur la grande toile rouge que l’enfant aimait à garder sur son lit. Il disait toujours à sa mère, c’est la couleur de la vengeance. Mais elle ne l’aimait pas. Pour elle, la couleur du sang lui ressemblait trop, ce qui ne l’empêchait pas de respecter les choix de son fils.
Quatre vaillants hommes le portent d’un pas religieux. Ses sœurs aînées suivent en pleurant, soutenues par les amis du quartier. Beaucoup de réfugiés du parking Montgrand sont venus pour participer à cette marche silencieuse. Le père aurait voulu que des journalistes couvrent cette marche pour dénoncer les crimes de guerres de l’armée d’occupation. Mais leur absence est criante.
Ils vont se rendre jusqu’à la Plaine après avoir monté la Rue d’Aubagne, traversé la Place Notre Dame du Mont, rejoindront ensuite la Rue Saint Pierre et passeront le quartier sensible de la Timone, non loin du cimetière.
Quand ils souhaitent traverser le Boulevard Jean Moulin, axe de circulation réservé à l’élite dont les 4X4 sont blindés, les gardes du barrage de contrôle, sans sommation, tirent sur le cortège et blessent plusieurs personnes. Pourtant, rien ne ressemble plus à un cortège funèbre que celui-ci, devenu en une fraction de seconde, une marche vers l’horreur. Certains s’allongent, d’autres portent secours aux blessés, la mère du petit se couche sur le cadavre. Des cris et des hurlements attirent des riverains, mais les soldats tirent encore, certains en l’air, mais d’autres non. Ils appellent cela une méthode de dissuasion. Six morts ! Treize blessés graves !
Les renforts militaires débarquent sous les sirènes et les bruits de moteur. Un hélicoptère tourne déjà au dessus du carrefour. Chacun se disperse, en traînant bien souvent un blessé qu’il pense pouvoir sauver. L’armée se saisit du corps du mort, après avoir brutalisé la mère désespérément accrochée à son fils.
Un militaire déposera trois jours après une lettre dactylographiée sous l’entête de la Préfecture, au 41 Rue Sainte.
« L’armée n’autorise aucune agression contre ses barrages de contrôle et se doit néanmoins de vous annoncer que votre fils fut dignement enterré dans le carré numéro sept sous le matricule 18523, après autopsie légale. »
Chacun sait que les organes du jeune homme lui ont été enlevés.