Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Septembre 2009
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
A tous ceux qui disent ne pas savoir, je laisserai cette lettre afin qu’un jour ils puissent la lire. Je suis une petite fille de treize ans. Mon nom est Mélissa Aiech.
Mon petit frère vient de revenir à la maison, dans le quartier de Saint Loup, Boulevard des Marronniers. Il s’est fait prendre par des soldats parce qu’il lançait des pierres sur les camions militaires, et nous ne l’avons pas revu pendant une année entière.
Mon frère ne parle plus. Nous fêtons aujourd’hui son anniversaire. Il a dix ans. Il pleure tout le temps et se tient debout très difficilement tellement il a mal aux jambes. Tout en bas, sur les chevilles, il garde de vilaines traces des cordes qui le tenaient attaché aux anneaux d’un mur. C’est lui qui nous a fait le dessin pour nous faire comprendre. Il est tellement maigre qu’il fait peur à voir et on dirait qu’il a peur de manger.
Un jour, j’ai frappé dans mes mains comme pour attraper une mouche, et Benjamin s’est mis à hurler. Il a fait le dessin quand les soldats lui mettaient un sac sur la tête et frappaient des mains, comme ça, tout près de ses oreilles. Mais quelques fois, ils frappaient sur une grosse casserole avec un bâton. Sur son dessin, il y avait d’autres petits garçons. Dans un coin de chaque dessin, mon frère faisait toujours un gribouillis tout noir, comme une tache pour cacher quelque chose qu’il n’arrivait pas à dessiner.
On a su par la suite ce qu’il ne voulait pas dessiner, mais qu’il voulait nous dire quand même. « Une dame soldat, c’est comme ça que nous l’a raconté un petit voisin, emprisonné aussi, une dame que nous devions appeler maman, nous attachait les bras en l’air pour la toilette. Elle baissait notre culotte et nous lavait tout doucement avec une serviette trempée dans l’eau tiède. Comme nous avions le sac sur la tête, nous ne pouvions rien voir. Mais nous aimions qu’elle nous lave pace que nous sentions mauvais. Seulement elle faisait tellement du bien que nous étions gênés. Et toujours, nous entendions des soldats rire de nous comme s’ils nous regardaient par la porte ou dans la salle. Mais la femme soldat, elle ne disait jamais rien. » Le petit voisin s’était mis à pleurer, puis il a continué. « Au début, elle nous lavait tous les trois jours. Après, c’était plus souvent et puis les soldats semblaient de plus en plus nombreux à rire de nous. Au bout de plusieurs semaines, la dame nous lavait encore doucement et en plus, elle frottait sa poitrine sur nos visages pour qu’on sente comme elle sentait bon et comme c’était doux. Et les soldats riaient de plus belle en disant : si vous êtes sages, vous retrouverez bientôt votre maman, et vous verrez comme c’est doux, une maman. Puis ils riaient comme s’ils étaient saouls. Des petits pleuraient jusqu’au soir tard parce qu’ils n’arrivaient plus à dormir. »
J’ai écris cette lettre parce que mon frère ne parle plus. Mais quand je lui ai lu la lettre, il a fait oui avec sa tête, et maman a voulu lui faire un gros câlin, mais il a fait non. Et il est parti dans sa chambre pour pleurer.
J’ai montré cette lettre à Abdu. « Il est arrivé qu’ils attrapent des gamins de quatre ans parce qu’ils jettent des pierres. Les prisons étant secrètes, nous ne savons pas ce qu’ils leur font. »